Lorsque l'histoire dicte sa loi : la rénovation du Musée Fragonard

Publié le par Christophe Degueurce

    



La nécessité, pour raison de conservation, de la rénovation du Musée Fragonard de l’Ecole nationale vétérinaire d’Alfort a aussi été l’occasion de requestionner la muséographie du lieu. Fallait-il renoncer à la physionomie qui est la sienne depuis son ouverture, en 1902, pour tendre vers la forme qu’ont prise aujourd’hui les musées de sciences ? Et comment concilier dès lors valeur scientifique et valeur patrimoniale de ce lieu ? Comment maintenir un équilibre entre le musée garant d’un encyclopédisme et d’une exhaustivité du discours scientifique et le musée témoignage d’une époque ? Pour répondre à cette question cet article propose de faire un détour par le passé de cette institution et d’en reconstituer la biographie, afin de mettre en lumière notamment les processus par lesquels le musée en tant que site a progressivement acquis une place prépondérante. Lieu de distraction, d’érudition, de communication, vitrine d’une richesse scientifique et culturelle, il est lui-même aujourd’hui devenu objet patrimonial : un musée de musée…

Le musée Fragonard de l’école nationale vétérinaire d’Alfort s’est développé en quatre phases. La première débuta en 1766 lorsque le Claude Bourgelat, fondateur des toutes premières écoles vétérinaires au monde, constitua à l’école d’Alfort le cabinet du roi qui fut d’emblée ouvert au public et accueillit les savants naturalistes de l’Europe des Lumières. Un de ses principaux contributeurs fut Honoré Fragonard, célèbre anatomiste du XVIIIe siècle auquel on doit des écorchés toujours présentés aujourd’hui, c’est-à-dire des préparations anatomiques opérées sur des corps ou parties de corps humains. La seconde phase fut le transfert de ce cabinet dans un nouveau bâtiment plus grand, construit à partir de 1829, où il accueillit de nouvelles collections. Il y prit le nom de cabinet des collections mais il ne semble pas que le public y ait été accueilli. En effet, ce cabinet fonctionnait plus comme une sorte de réserve organisée à des fins d’enseignement, les professeurs venant y prélever des pièces qui servaient ensuite à la démonstration durant les cours. Le très fort développement de l’école d’Alfort au XIXe siècle, sa participation aux grands mouvements scientifiques comme la physiologie expérimentale ou encore les premiers développements de d’infectiologie liés à l’épopée pasteurienne, participèrent à renforcer son aura et se traduisirent par une augmentation significative de ses collections. Le cabinet des collections devint, à partir des années 1860, trop étroit pour continuer à les accueillir toutes. Il fut donc décidé en 1882 de créer un troisième cabinet, qui prit place dans un nouveau bâtiment encore, et qui fût ouvert en 1902 sous le nom de « musée ». Il occupait alors une surface de plus de 700 m² et était organisé de façon très pédagogique : une première partie, qui demeure le musée actuel, était consacrée à l’anatomie comparée et à la pathologie ; la seconde partie (qui a aujourd’hui disparu) contenait quant à elle les collections de parasitologie et d’histoire naturelle, maintenant présentées dans le musée actuel ou placées dans des réserves au sein de l’école.

Mais quel était le rôle de ce musée, aux environ de 1900 ? Il semble qu’il était à la fois un outil pédagogique et un moyen de communication : il servait aux élèves qui venaient y apprendre l’anatomie et la pathologie tout en servant à montrer aux étrangers la puissance de l’école. Il n’est pas anodin de constater sur les photographies que l’ensemble du musée était peint de couleurs sombres, parfaitement en harmonie avec les fonds des moulages qui ornaient les vitrines, et les plafonds étaient décorés de motifs de feuillage et de motifs géométriques, ce qui renforçait la beauté du lieu. Dès les années 1920, les étudiants se firent de plus en plus rares au musée et son ouverture fut réservée aux visiteurs de marque que l’on souhaitait honorer en les faisant pénétrer dans le saint des saints.

Le musée resta réservé à quelques privilégiés jusqu’en 1991, date à laquelle il ouvrit ses portes au grand public. Ceci devait créer une dynamique importante, positionnant le musée comme un produit culturel et touristique de première importance pour le département du Val-de-Marne. Sa notoriété, la conscience qu’avait le public d’accéder à un lieu rare, la qualité des objets qu’il conservait conduisirent toutefois à une disjonction entre l’image que les gens s’en faisaient et la réalité de l’état des lieux. Fenêtres pourries, chauffage fonctionnant de façon occasionnelle, luminaires défaillants, tout invitait à la critique et les visiteurs étaient horrifiés par l’état d’abandon structurel du lieu. A cela s’ajouta, au printemps de 2003, la douloureuse surprise que j’eus d’observer des fontes de cire provenant des systèmes vasculaires des écorchés de Fragonard. Concrètement, ceci se traduisit par des coulures formant des flaques sur le sol, sous les écorchés. Les pièces qui en furent affectées étaient le cavalier, le buste, l’homme à la mandibule et le groupe des trois fœtus. Ces pièces étant classées par les monuments historiques, il était indispensable de trouver les moyens d’interrompre cette dégradation. Mais l’école vétérinaire d’Alfort n’était pas en mesure, seule, de financer une opération d’une telle importance. La recherche des moyens de financement pour la conservation préventive des collections ayant été fructueuse, avec l’engagement de plusieurs partenaires institutionnels, il devenait envisageable d’aller plus loin. La notoriété des écorchés, leur statut d’objets classés, l’intervention des pouvoirs publics apportaient une forte légitimité à la recherche de mécénats. La chose fut faite au cours de l’année scolaire 2006/2007 auprès d’entreprises de notre secteur d’activité (laboratoires pharmaceutiques vétérinaires), d’entreprises à implantation locale, de fondations intervenant dans le domaine du patrimoine… Le résultat fut positif, changea les perspectives du projet, et conduisit les collectivités territoriales à intervenir elles aussi financièrement. Dès lors, la rénovation complète du musée était envisageable. Elle a commencé en décembre 2007 et devrait se terminer durant l’été 2008.

Quels choix muséographiques avons-nous alors faits ? Dans ce domaine, nous sommes allés à rebours de ce qui est traditionnellement réalisé dans les opérations de rénovation ou de restructuration des musées. Bien évidemment, nous avons été poussés à aller vers une restructuration complète du musée Fragonard, à le diriger vers les thèmes devenus habituels de développement durable, de relation homme animal, d’éthique… Mais la collection actuelle est fondée sur un principe accumulatif ; chaque vitrine comprend un très grand nombre d’objets se rapportant à un thème, par exemple l’anatomie du système digestif des animaux domestiques, avec très peu de commentaires disponibles. Le musée renferme ainsi, sur 500 m², plus de 4200 pièces. La doctrine actuelle aurait donc voulu que l’on « dé-densifie » le musée et que l’on ne garde que peu de pièces pour mieux les commenter. Finalement, nous avons choisi de replacer le musée Fragonard dans l’état qui était le sien lors de son inauguration, en 1902. Ce choix s’est fondé en grande partie sur des idées personnelles. D’abord parce que des études auprès du public nous ont montré que beaucoup de personnes, notamment des étrangers, venaient ici pour s’immerger dans le cadre suranné d’une collection du XIXe siècle. De nombreux visiteurs viennent là non pas pour les pièces qu’ils y verront, à part les écorchés de Fragonard bien évidemment, mais pour admirer une architecture intérieure marquée par le rythme des vitrines, les dimensions des salles, l’organisation des objets… Le musée Fragonard est un lieu de patrimoine en lui-même, avant même les messages pédagogiques qui pourraient y être diffusés. Ensuite, il faut bien reconnaître que les tendances actuelles m’ont conduit à envisager sérieusement l’idée de ne pas faire comme les autres. L’esprit de contradiction en somme. À l’heure où bien des musées d’histoire naturelle se transforment en centre d’interprétation, il nous semblait que ce beau musée pouvait avoir vocation à être un témoignage d’une époque où l’encyclopédisme et l’exhaustivité ne cherchaient pas la simplification du discours. En somme, un musée de musée dont la facture patrimoniale assurera, je l’espère, la légitimité et la conservation dans le futur. Car je crois que les musées scientifiques, tout comme les objets qu’ils renferment, subissent une période réfractaire qui les met en danger de disparaître. C’est le moment où l’objet n’a plus de valeur scientifique et pas encore de valeur patrimoniale. Et je crois qu’il en est de même pour le réceptacle de ces objets, le musée, considéré comme démodé et donc réaménagé peu avant qu’il en prenne une valeur patrimoniale. Il s’agit donc d’un pari sur l’avenir. S’ajoutait à ces considérations l’extrême difficulté de remanier en profondeur un musée dans un espace contraint. Pas de réserves à ce stade du projet donc pas de lieu où placer les objets retirés du musée principal. Et que dire du coût de l’investissement associé à une telle rénovation (déplacement des collections, création de vitrines, de médias…) et du coût de fonctionnement induit par le renouvellement du discours ? Mieux valait donc sanctuariser le musée actuel. Par ailleurs, je reste convaincu qu’une collection de type accumulatif permet une grande richesse du discours. La collection peut être le support de visites portant sur des thèmes très variés, sans nécessiter de remaniement. C’est une multitude de discours qui peuvent être ainsi conçus en toute liberté. Une grande chance, notamment dans le partenariat avec les établissements d’enseignement. Même sans guide, chacun peut y trouver son compte et le visiteur peut venir plusieurs fois en redécouvrant à chaque visite de nouvelles pièces. Ceci ne veut pas dire que la collection est immuable. Elle a été entièrement repensée pour coller au message retenu pour la principale visite guidée ; ceci s’est fait avec les étudiants de l’école d’Alfort et a nécessité trois années de réflexion et de travail. Cependant, la chose n’est pas visible, insoupçonnable pour la personne abordant le musée pour la première fois car cette restructuration a répondu aux principes de l’organisation initiale du musée. Il ne s’agissait donc que de déplacement de pièces, de modification des thématiques des vitrines, sans aucune dé-densification. Une signalétique est en cours de conception. Une visite audioguidée a été créée qui permet au visiteur de s’approprier une centaine de pièces de collection.

Au bilan, le visiteur découvrira à partir de l’automne 2008 un musée Fragonard très proche de celui qui était le sien lors de son inauguration en 1902, hormis quelques améliorations en termes de confort, de sécurité et de médiation. A l’issue de la restauration les murs ont retrouvé les teintes sombres de la fin du XIXe siècle, les décors d’origine ont été remis en place, et un nouvel éclairage met dorénavant en valeur les vastes salles remplies d’objets. Tout au fond du musée, le visiteur arrive contre une grande paroi de verre granité qui lui cache la vue des écorchés. Il doit pousser les portes de verre pour découvrir les quelques deux cent pièces qui ont traversé les siècles. Le passage dans cette quatrième salle est une rupture nette du point de vue de l’ambiance : la climatisation rendue nécessaire pour des questions de conservation marque le changement de lieu, les murs sont peints en rouge sombre, des rangées de spots mettent en lumière les collections, et les murs présentent des dessins expliquant comment ces spécimens anatomiques furent réalisés. Les choix muséologiques qui ont conduit la rénovation du musée Fragonard s’appuient donc tout autant, en définitive, sur les modalités de restauration d’un lieu patrimonial, l’exigence de conservation préventive, la nécessité de la médiation, et la création d’une atmosphère propre à ressusciter le passé autant qu’à susciter l’imaginaire.

Aboutissement de ce processus, le musée Fragonard reprend aujourd’hui la dénomination qui était la sienne en 1902, lors de son ouverture. Le patronyme du grand anatomiste qui avait créé les premières pièces du Cabinet du Roi renvoyait à seulement 21 pièces sur les 4200 qu’il présente au public. Sans compter avec la confusion associée au cousin germain, Jean-Honoré, et au musée de la parfumerie du même nom. Cette dénomination, adoptée lors de sa réouverture au public en 1991, a beaucoup servi la réputation de cette institution ; elle semblait aujourd’hui réductrice et nous pensons qu’il est possible et souhaitable de revenir à la dénomination d’origine. Le Musée de l’Ecole vétérinaire de Maisons-Alfort (MévA) ressurgit donc et avec lui une nouvelle signalétique, prochainement un nouveau site internet. Un nouveau départ.


Par Christophe Degueurce,

Directeur du Musée de l'école vétérinaire d'Alfort

Publié dans Thème : Espace

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