Curating Contest, quand l'hôtel devient exposition

Publié le par expologie




     A
cent milles lieues du White Cube, « Curating Contest » suggère de rendre visite à des œuvres descendues à l’hôtel Louisiane. De passage dans l’établissement, ces dernières nous ouvrent grand la porte de leur chambre et nous invitent à faire l’expérience de l’art en contexte domestique, pour ne pas dire intime. Volent en éclats alors les traditionnels cadres de référence de présentation de l’art que sont les musées et galeries à la faveur d’un lieu où se jouxtent des espaces partagés (la réception de l’hôtel notamment mais aussi les couloirs…) avec espaces privés (les chambres). Les conséquences de cette infraction sont multiples. Pour commencer, ce sont le contact avec ces objets, notre parcours, notre gestuelle, qui s’en trouvent les premiers bouleversés, et au final, qui affectent pour partie nos représentations de l’art. Pour autant la fascination exercée par ces objets demeure intacte et de surcroît réitère le questionnement suivant : qu’est ce qui fait que les objets d’art nous captivent en dehors des écrins qui leur sont réservés ?

     Revenons en à l’hôtel. « Cutating Contest » ne s’est pas installé fortuitement au Louisiane. La présence d’artistes, les expositions sont d’usage dans l’établissement. Cette entreprise singulière souligne au moins deux liens de parenté entre chambre d’hôtel et salle d’exposition temporaire. D’une part, ce sont des lieux fortement marqués par un aspect provisoire (la durée d’un séjour, de l’exposition), d’autre part, ils sont tous deux habités par des éléments très spécifiques (objets domestiques, objets d’art). Ensuite, le cheminement d’un individu qui pénètre dans une chambre d’hôtel et dans une salle d’exposition est identique : l’étreinte du regard d’un ensemble d’objets disposés intentionnellement au sein d’un espace délimité. Pourtant, l’interaction qui se créée entre ce dernier avec ces objets déconstruit toute analogie entre chambre d’hôtel et salle d’exposition. En effet, le placement des objets dans une chambre d’hôtel relève du fonctionnel, tout au plus du décoratif et leur finalité principalement du pragmatique, parfois de l’agrément. Quant à celui qui les éprouve, il est guidé par des habitudes très fortement incorporées, qui laissent peu de place au hasard, à la réflexion, à l’étonnement…
     Si la cohabitation objets d’art/objets du quotidien peut-être l’apanage du collectionneur, elle est rarement celui d’une exposition publique. Dans chaque chambre de « Curating Contest », ces deux types d’objets s’offrent au regard de chacun sur un pied d’égalité, seuls des cartels discrets identifient les expôts. L’emprise du lieu est si manifeste qu’il apparaît compliqué de renoncer aux comportements qui règlent le quotidien. Qu’on croise un lit et subitement l’envie de s’y coucher nous prend, qu’importe qu’une œuvre y soit installée ! Alors qu’en plus des casques d’écoute y sont prévus pour appréhender l’œuvre, quelle aubaine ! Le même schéma se reproduit en présence des œuvres de Benoît Maire : livres, dessins modestement posés sur un chevet, bureau, provoquent le réflexe de s’en saisir tandis que nous savons que toucher à un expôt équivaut à mettre le doigt sur un tabou muséal. Et les exemples sont multiples. Dans chaque chambre la curiosité nous pousse à entrouvrir une porte, un placard, à jeter un œil dans la baignoire parce que finalement on s’y sent un peu comme « chez soi ». La proximité avec les œuvres, le fait que l’on puisse les aborder assis, couché donne l’impression de braver l’interdit ainsi qu’un certain goût de liberté. Seule demeure en suspens la question du pouvoir de l’objet d’art.
    
     Tandis que « Curating Contest » autorise un contact privilégié avec les œuvres au moyen d’un contexte domestique, elle n’amenuise pas pour autant notre attrait pour ces dernières. Au contraire, la présence d’objets courants exhausse la puissance de l’objet d’art. De là, une tendance à emprunter la théorie d’Alfred Gell[1] sur la fascination que provoque l’œuvre d’art en comparaison à tout autre objet. Selon cet anthropologue, l’objet d’art est un agency au sein duquel se rencontrent de multiples faisceaux d’intentionnalités. En d’autres termes, le geste créateur de l’artiste, l’exposition du curator, l’enchère du commissaire-priseur, l’achat du collectionneur, l’inventaire du conservateur, la destruction du vandale… constituent autant de possibles qui permettent à Gell de conclure que l’objet d’art est objet en devenir. Et parce qu’en tant qu’humains nous avons la faculté de spéculer sur les finalités et l’état d’esprit de ces individus, alors nous sommes en mesure de distinguer un objet d’art d’un tout autre objet. « Curating Contest » n’est alors qu’une des nombreuses étapes sur le chemin de l’œuvre d’art…

Par Amélie Gaucher,
Co-rédactrice en chef



[1] Gell, Alfred (1998) Art and Agency: an Anthropological Theory. Oxford, Oxford University Press.

Publié dans Thème : Espace

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