Superman et La pub s'anime : des expositions populaires ?

Publié le par Nicolas Blémus





     Trois mois après « Rembrandt et la Nouvelle Jérusalem, Juifs et chrétiens à Amsterdam au Siècle d’Or », le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme proposait une exposition au nom assez dissonant par rapport au précédent : « De Superman au Chat du Rabbin ». Dans le même temps, le Musée de la publicité annonçait son exposition « La pub s’anime » au moyen d’affiches sur lesquelles figuraient les fameuses frites Végétaline exécutant gaiement un french cancan, image tirée d’une publicité passée en boucle sur nos petits écrans à la fin des années 1980.

     Par ces deux exemples il semblerait que transparaisse l’un des phénomènes majeurs dont seraient aujourd’hui acteurs les musées, celui qui conduirait à « Claquemurer, pour ainsi dire, tout l’univers » (selon le titre de l’ouvrage de référence bien connu dirigé par Jean Davallon). Car le temps où les musées se contentaient de conserver et d’exposer l’exceptionnel, le beau, le rare, le prestigieux, serait définitivement derrière nous. Le contemporain, le quotidien, le banal auraient aussi trouvé leur place, soit qu’ils fournissent des thèmes d’exposition, soit qu’ils produisent directement les objets exposés.
Mais justement, est-on véritablement dans le cadre d’expositions d’images relevant de nos loisirs (la bande dessine) ou, encore plus prosaïquement, de notre système économico-commercial (la publicité) ? Si c’était le cas, on serait alors dans un tout culturel et/donc un tout exposable revendiqué. Mais la mise en exposition proposée par le MAHJ d’un côté et le Musée de la publicité de l’autre élimine cette hypothèse et révèle d’autres mécanismes.

      En ce qui concerne « De Superman au Chat du Rabbin », la question est en définitive de savoir ce qui est exposé et sous quel aspect : s’agit-il d’une exposition sur la bande dessinée comme pratique sociale (qui touche-t-elle, que signifie-t-elle, que lit-on, pourquoi, comment…), comme produit commercial (quelles phases de production et de distribution, qui intervient, pour quel succès et pourquoi…), ou comme objet culturel (quels thèmes transversaux abordés par les différents auteurs, quels messages, quel contexte, etc.) ? Dans le cas qui nous occupe la mise en exposition rend une réponse assez claire : les bulles des planches accrochées ne sont pas traduites alors que les textes sont dans une écrasante majorité en anglais et même quelques-uns en hébreux ; le parcours de l’exposition est biographique, on passe d’auteur en auteur, et non pas chronologique ou thématique ; le texte apporte avant tout des informations matérielles sur la vie des bédéistes et leur travail, les éléments d’interprétations étant plutôt minorés… Nous sommes dans une exposition d’art ! Le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme ne sort donc pas des sentiers balisés et reste dans ce qu’il sait faire très bien. La décision de créer cette exposition marque simplement l’évolution de la perception de la bande dessinée elle-même, hier dénigrée et réservée aux adolescents, aujourd’hui de plus en plus considérée comme un véritable (9e) art. On est alors assez loin de l’hypothèse de départ du tout exposable. Au contraire, le Musée demeure dans son rôle traditionnel de lieu d’exposition de la culture des élites et ne fait qu’en accompagner les évolutions. C’est d’ailleurs à un public d’initiés que l’exposition s’adressait. Il fallait en effet ne pas être dérouté par une mise en exposition des dessins originaux, planches imprimées et archives comme autant de tableaux dans un musée des Beaux-arts. A part un peu de vie sur les murs de l’une des salles, l’univers foisonnant, décalé et parfois politiquement incorrect de la bande dessinée était assez sagement accroché. Il fallait également un certain niveau d’anglais si l’on souhaitait dépasser la simple approche esthétique des dessins. Pour le jeune public fan de Superman (sur l’affiche de l’exposition) ou le lecteur de BD non-esthète, il est probable que l’exposition devait être un peu décevante. L’absence d’un sous-titre éclairant ainsi que le texte de présentation de l’exposition tirant beaucoup vers une approche culturelle de la bande dessinée ne devait pas arranger ce quiproquo.

     Passons maintenant à « La pub s’anime, le film d’animation publicitaire en France », et posons nous cette même question : que nous donne t-on à regarder ? Cette fois aussi la réponse est évidente. Après deux visites dont une entière passée à traquer les éléments qui nous permettraient de dire que nous sommes bien dans une exposition montrant des publicités, le constat est sans appel. Ce ne sont pas des publicités, ce sont des créations, voire peut-être des œuvres. Une seule allusion débusquée quant aux objectifs communicationnels ou, pour le dire enfin, commerciaux, qui habitent le travail des créatifs ! Une phrase indique en effet qu’au début des publicités projetées au cinéma lors des entractes, il était nécessaire de présenter « le produit de manière drôle pour que le spectateur ne quitte pas la salle à ce moment là ». En dehors de cette indication, il n’est pas question de produit, de vente, d’arguments, de ressorts commerciaux. Ainsi, lorsqu’un écran est dédié aux héros de la publicité, le visiteur est heureux et nostalgique de retrouver le courageux dauphin Galak, les chantants Minidoux, la débonnaire Vache Qui Rit, mais le panneau texte se contente de dresser la liste des publicités qui défilent. Rien sur le rôle de la personnification des produits dans la promotion qui en est faîte, rien sur la présence massive de personnages animaliers, rien encore sûr le phénomène d’identification du spectateur aux héros en question. Tout est fait pour nous donner à voir des créations sans buts, sans contraintes autres que techniques, sans contexte de commande, sans rapport à de vils circuits commerciaux. Cette fois il n’est plus question d’un musée exposant des créations récemment considérées comme artistiques, mais d’une légitimation par les partis pris de la mise en exposition d’un objet largement déconsidéré.

     Reste à déterminer quelle(s) logique(s) ont présidé à l’organisation de ces deux expositions. S’agit-il d’une préoccupation purement commerciale, avec pour idée première d’attirer un grand nombre de visiteurs et pouvoir ensuite programmer des sujets moins grands publics ? S’agit-il d’essayer de toucher d’autres publics, et en particuliers ceux qui ne vont pas dans les musées ? Sans doute ces deux idées fonctionnent-elles ensemble, l’institution muséale restant souvent encore tiraillée entre adéquation de sa programmation avec son public de fidèles et d’initiés, et exigence démocratique.


Par Nicolas Blémus,

Co-rédacteur en chef

Publié dans Thème : Discours

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