Héros, d'Achille à Zidane : le rôle de critique sociétale de nos musées

Publié le par expologie





     Tout commence de manière très classique, pour ne pas dire traditionnelle. Passé le tourniquet, le visiteur est accueilli à sa droite par une frise chronologique, et à sa gauche par une vitrine dans laquelle sont placés deux minuscules objets que viennent éclairer un duo de petits robinets à lumière. On se croirait place Vendôme, les pierres et métaux précieux en moins. Suivent ensuite vases grecs, monnaies anciennes, puis gravures, manuscrits, tableaux, objets populaires du XIXe siècle… Le parcours est chronologique tandis que l’esthétique des espaces reste assez sobre. Et pourtant, cette exposition que l’on pourrait avoir vu mille fois manifeste avec force le rôle nouveau que jouent désormais les musées.

     Visible du 9 octobre au 13 avril 2008 dans ce musée qui ne dit pas son nom qu’est la BNF, Héros, d’Achille à Zidane est consacrée aux héros qui ont marqué l’histoire depuis la plus haute Antiquité jusqu’à nos jours. Très pédagogique, l’exposition s’attache à nous faire comprendre ce que sont ces héros pour les sociétés qui les créent. Car un héros n’est jamais que la projection des valeurs dans lesquelles se reconnaît une communauté, et la résultante d’un discours, d’une propagande, d’une médiatisation réussie. Pas de héros antique sans poète pour en vanter les mérites à la guerre et au combat. Pas de héros national sans historien pour en relater le sacrifice à la patrie. Ce sont ainsi Héraclès et Achille, mais aussi Saint Martin et Lancelot, Bonaparte, Louise Michel et Jean Moulin qui nous sont comme expliqués.

     La démarche est utile, mais elle prend toute sa force avec la dernière partie de l’exposition, consacrée au héros mondialisé. Dans les vitrines, un briquet et un T-shirt à l’effigie de Che Guevara, une bande dessinée de Tintin, la guitare de Jimi Hendrix, le boîtier du jeu vidéo Tomb Raider en regard d’un mur d’écrans sur lequel évolue l’héroïne virtuelle Lara Croft. Le contemporain devient alors objet d’étude et un examen des valeurs et des héros du visiteur lui-même s’engage… Ainsi de James Bond, usant de moyens violents que le spectateur justifie sans y penser, l’espion britannique défendant la même conception de la civilisation que lui. L’invitation à l’introspection du visiteur est donc claire : qui sont tes héros, quelles valeurs portent-ils et peux-tu vraiment t’y associer ? Ainsi de Zidane, en « guerrier moderne adapté à des valeurs démocratiques, individualistes, pacifistes et marchandes » (extrait du texte de l’exposition), selon un modèle ou « les sportifs sont héroïsés au prix d’un dispositif coûteux ». Cette fois c’est à une réflexion sur le mode de production actuel des héros qu’est convié le visiteur, en particulier lorsqu’un panneau affirme que « le système médiatique est devenu le grand producteur de héros, souvent confondus avec les célébrités ou les victimes. La mondialisation entraîne une rotation rapide et une diversification des figures exceptionnelles. Le héros s’use vite. Il gagne en audience ce qu’il perd en longévité ». Qui se souvient en effet des héros d’un jour, d’un mois ou d’un été que nous propose aujourd’hui la télévision ?

     A quoi servent encore nos musées, c’est la question à laquelle répond magnifiquement Héros. Il fût un temps où ils nous indiquaient le partage entre le vrai et le faux, entre l’artiste et l’artiste du dimanche, entre la vérité scientifique et les superstitions. Mais aujourd’hui, comme l’a analysé Bernard Deloche, le musée est largement concurrencé par les médias dans sa fonction de définition et de diffusion des choses vraies. Pour s’en rendre compte, il n’y a qu’à songer au pouvoir de la presse spécialisée dans le domaine des arts – ce qu’avait déjà étudié au début des années 1990 Pierre Bourdieu dans Les règles de l’Art – et la chose est sans doute vraie aussi pour les sciences. A quoi servent encore nos musées, donc, en un temps ou le vrai, le beau et le faux ne constituent plus les problématiques centrales ? Car les modalités de penser l’art et la science ont évolué : les limites de l’art ne sont plus aussi claires qu’autrefois (mode, design, architecture, art naïf, arts populaires…) tandis que la science n’est plus cette addition de découvertes, d’avancées, de règles et de lois. Elle est surtout rapport d’une société à son environnement, modalité de penser et d’agir, objet de questionnements, d’attentes et de peurs. A quoi servent encore nos musées, s’ils ne sont plus les acteurs principaux du jugement de goût ou de la vulgarisation des connaissances ? Ils sont simplement ce dont a le plus besoin une société démocratique : des lieux critiques pour les choses que l’on croit établies.


Par Nicolas Blémus,

Co-rédacteur en chef


* Bernard Deloche, La nouvelle culture, la mutation des pratiques sociales ordinaires et l’avenir des institutions culturelles, Paris, L’Harmattan, 2007.

Publié dans Thème : Discours

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