Ma musée, jouer de l'oeuvre comme d'une scénographie

Publié le par Viviane Rat-Morris





     Entre le 9 novembre 2007 et le 4 février 2008 s’est tenu à Nantes une étrange et fascinante manifestation, à la fois installation artistique et ré-accrochage sophistiqué. L’esprit ludique et rigoureux de François Morellet a exprimé là avec malice son originalité en coopération avec la conservation du musée. François Morellet a fait ses débuts dans l’art de l’expographie à Lyon, en réalisant la mise en scène de ses propres œuvres issues des collections du Musée d’art contemporain (du 6 juin au 5 août 2007). Il a récidivé l’hiver suivant avec cette fois une sélection d’œuvres diverses issues des collections du Musée des Beaux-arts de Nantes. Mais tout d’abord replaçons l’évènement dans son contexte spatial.

     Le Musée des Beaux-arts de Nantes est un bâtiment dans le style « beaux-arts » inauguré en 1900 et conçu de l’origine pour être un musée. Il est organisé autour d’un patio, pour y accéder on traverse un immense hall et on passe aux pieds de deux majestueux escaliers. Ce patio est entouré d’une galerie à arcades à étage, il est couvert par une grande verrière qui éclaire ainsi les deux niveaux du bâtiment. C’est dans ce patio que, traditionnellement, l’équipe du musée met en œuvre les grandes expositions temporaires et installations artistiques de grande ampleur. C’est ce patio que François Morellet a été invité à investir. L’artiste y a fait reproduire en trois dimensions et dans un immense agrandissement Six lignes au hasard, une de ses toiles de 1975. Ainsi tout l’espace du patio est envahi de grands prismes blanc mat tous de même hauteur (arrivant à mi-hauteur du premier niveau d’arcades). Entre ces volumes, les six lignes posées « au hasard » découpent des espaces de circulation dont le revêtement de sol est noir mat. Dans la galerie du rez-de-chaussée, à l’extrémité des six lignes/allées, François Morellet a fait accrocher une partie des peintures du musée, choisies en fonction de leur représentativité de la diversité des collections, par Mme Blandine Chavanne, la conservatrice du musée et commissaire d’exposition.

     L’œuvre de François Morellet a ainsi envahi tout l’espace disponible du patio du musée. Le visiteur peut entrer dans l’œuvre au sens propre en comme au sens figuré. Mieux, l’artiste façonne le regard du visiteur sur les collections, dont l’étendue a été synthétisée par le choix de Mme Blandine Chavanne. Au rez-de-chaussée, le visiteur pénètre physiquement l’œuvre en déambulant dans les six allées qui s’entrecroisent. Jouant à son rythme selon son propre cheminement dans ce faux labyrinthe, il aperçoit toujours un ou des tableau(x) mis en perspective à l’une des extrémités des lignes. L’œuvre de François Morellet multiplie ainsi les points de vue sur les collections du musée : depuis les allées de son œuvre, ou à la sortie de l’une d’elles. La visite du musée redevient ainsi ce qu’elle aurait toujours dû être : un temps de loisirs (ici particulièrement jouissif du fait de l’aspect labyrinthique de l’œuvre), un temps de délectation (par la possibilité de contempler les œuvres), un temps d’interrogation et un temps de mise en abîme du regard (induite par la multiplicité des points de vue). A l’étage du patio, la même expérience vécue au rez-de-chaussée se reproduit à l’étage dans les salles d’exposition. L’œuvre de François Morellet agit comme un médiateur entre le musée, ses collections, son concept et la façon dont on peut le vivre, et le visiteur. On perçoit alors différemment l’espace parfois dédalique du musée, et surtout le regard sur les œuvres se modifie : telle peinture nous parlera-t-elle de la même façon si je la regarde depuis tel autre angle de la pièce ? si je m’en approche progressivement qu’adviendra-t-il ? Et puis, du haut de la galerie, le regard plonge littéralement dans l’œuvre de François Morellet qui cette fois-ci happe notre vision. Et l’œuvre devient mouvante : les visiteurs déambulant deviennent figures mouvantes. (Serait-ce chez François Morellet une réminiscence de l’Op’art, courant dont il fut l’une des figures majeures ?).

     Ainsi François Morellet rend le musée et l’approche de ses collections ludiques, sans en exclure l’aspect scientifique. C’est en effet là une des multiples originalités de cette invitation d’artiste contemporain au musée : on lui demande d’intervenir selon son mode d’expression préféré tout en laissant le choix d’exposition à l’équipe scientifique du musée.

     La sélection des œuvres et leur accrochage ont été conditionnés par l’équipe scientifique. Les peintures ont été présentées en fonction de leur typologie et de leur chronologie, selon les définitions de la conservation. Par ailleurs, et ce qui est bien plus ordinaire, chaque œuvre dispose d’un cartel qui, bien que succinct, permet d’approfondir l’interrogation. On remarquera que ce choix de la conservation a volontairement exclu les chefs-d’œuvre du musée. Il semble que cette position ait pour objectif de mettre à égalité l’ensemble des œuvres concernés par cette installation. Ce dispositif permet la mise en valeur l’ensemble des collections et la vision personnalisée par l’installation de François Morellet. Par là même, l’œuvre contemporaine est placée au même niveau qu’un ensemble d’œuvres constitués : une œuvre solitaire à égalité avec une collection. Cette proposition pourrait sembler audacieuse si, dans cette comparaison, l’œuvre de François Morellet n’était principalement utilisée comme architecture intérieure (où l’on peut circuler). Cette installation devient ainsi un véritable mélange entre scénographie muséale et œuvre d’art, où artiste et commissaire d’exposition travaillent ensemble sans interpénétrer dans le rôle de l’autre.

     Le Musée des Beaux-arts de Nantes (connu pour son engagement dans l’art contemporain depuis les années 1940) et François Morellet (une des grandes figures de l’art contemporain français depuis plus de 40 ans) ont ainsi placé l’intervention artistique en musée à une croisée des chemins entre installation artistique et nouvelle proposition expographique. Ensemble, ils proposent donc une nouvelle typologie de l’exposition temporaire (d’art contemporain vivant et des collections « classiques » de peinture) en musée.


Par Viviane Rat-Morris,

Chargée d'études documentaires au Ministère de la Culture


Bibliographie : Blandine Chavanne, Alice Fleury, Daniel soutif, François Morellet, François Morellet. Ma musée, Lyon, Fage, 2008, ISBN : 978-2-84975-122-0

Publié dans Thème : Espace

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