Quelques considérations sur l’exposition des dépouilles humaines

Publié le par Laure Cadot





     Les restes humains sont à l’affiche. La multiplication des expositions qui leurs sont consacrés depuis le début des années 2000 l’atteste ; que ce soit Le mystérieux peuple des tourbières, exposition itinérante de 2002 à 2005 entre l’Europe et l’Amérique du Nord, Momies – un rêve d’éternité qui s’est achevé au printemps dernier au Reiss Engelhorn Museen de Mannheim, ou le développement des expositions anatomiques comme Bodyworld du professeur Von Hagens (plus de 25 millions de visiteurs) et son concurrent Our body… à corps ouvert,  actuellement à Lyon, on ne peut que constater l’engouement qui entoure ces manifestations devenues courantes dans notre paysage culturel occidental ; Engouement qui s’accompagne immanquablement d’un débat sur le bien fondé de ce type d’exposition…

     L’exposition de momies, d’ossements ou de préparations anatomiques n’a pourtant rien d’une nouveauté et remonte aux origines même des musées dont elle constitue, à n’en point douter, une des attractions phares. La  présence et le mode de présentation de certaines dépouilles est pourtant sérieusement remise en question depuis quelques années. A côté des demandes pures et simples de restitution de la part des communautés d’origine1 (principalement indiennes d’Amérique du Nord, néo-zélandaises ou aborigènes), les musées et les professionnels du patrimoine se voient de plus en plus dans l’obligation d’appréhender les restes humains comme un élément « à part » des collections en réponse à la pression exercée par l’opinion publique sur ses questions devenues sensibles au cours du temps. Au printemps dernier, le musée de Manchester a ainsi été contraint, après des années d’exposition, de recouvrir d’un linceul « de pudeur » trois momies égyptiennes partiellement débandelettées pour répondre aux plaintes formulées par des organisations parentales jugeant choquante la présentation de corps dénudés. Doit-on voir dans cet épisode l’expression d’une tendance politiquement correcte ou la simple évolution de notre rapport au corps, à la mort et à l’autre? Assurément un peu des deux.

     Dans notre société occidentale où la mort est désormais médicalisée, contrôlée et surtout claquemurée dans les hôpitaux, les musées demeurent le seul endroit accessible au public où l’on puisse encore voir des cadavres « en chair et en os ». Car c’est bien de cela dont il s’agit ! Ce qui choque et déplace les foules dans le même temps, c’est avant tout l’idée que l’on puisse exposer ce qui, par essence, est à la fois tabou et sacré dans notre culture judéo-chrétienne et, à ce titre, doit rester caché. Encore faut-il se poser la question de « l’exposable » et des limites à respecter dans ce contexte. Si les momies égyptiennes ou incas sont en général largement plébiscitées pour leur dimension spectaculaire relayée dans l’imaginaire collectif par la littérature ou le cinéma, il est d’autres types de dépouilles plus difficiles à exposer en raison de leur aspect qu’il faut bien qualifier de repoussant. Une tête de momie a ainsi été retirée des salles d’exposition du musée de Châteaudun il y a quelques années à cause d’un état de dégradation jugé trop avancé pour être encore présentée au public. Force est de reconnaître que tous les restes humains ne sont pas égaux face à l’exposition et qu’une collection médicale de spécimens en fluide ou de préparations anatomiques sera toujours plus difficile d’abord pour un public non averti qu’un squelette présenté dans son contexte funéraire. La sensibilité individuelle et le vécu de chacun influant bien évidemment sur la réception d’un tel spectacle.

     La question de l’exposition des restes humains pourrait ainsi se résumer en deux mots : distance et limites. Distance mentale d’abord ; ce n’est pas un hasard si la plupart des restes conservés dans les collections sont éloignés de nous sur les plans chronologique, géographique et culturel. Il serait en effet difficilement imaginable d’exposer les squelettes des soldats morts au combat lors de la seconde guerre mondiale alors que l’annonce d’une exposition présentant les corps de victimes de sacrifices vieilles de près de 2000 ans et conservés par les propriétés des tourbières du nord de l’Europe déplace les foules. L’anonymat joue également un rôle essentiel dans ce phénomène de distanciation. Hormis les fameuses momies du Caire au statut oscillant entre le chef d’Etat historique2 et l’attraction commerciale, il semble impensable de conserver et a fortiori d’exposer un corps identifiable. A ce titre, l’ambigüité quant à la provenance des corps présentés dans les expositions d’anatomie du Professeur Von Hagens3 illustre bien ce malaise autant qu’elle entretient le côté sulfureux et attractif du show planétaire.

     S’il n’y a pas de recette dans « l’art d’accommoder les restes », il est néanmoins quelques évidences et principes à respecter sur ce terrain devenu glissant, sous peine de tomber, au mieux dans l’exhibition, au pire dans la provocation gratuite et macabre. Dès lors que l’exposition met en scène des restes humains, les mots « respect » et « dignité » reviennent plus qu’à leur tour dans les discussions. Mais respect de quoi au juste ? Respect dû aux morts en premier lieu, en les exposant autant que faire se peu dans un contexte qui permette de comprendre ce qu’ils ont été du temps de leur vivant ou en accompagnant la présentation d’explications sur tel ou tel aspect de leur culture. Respect dû aux descendants dans le même temps, en répondant aux souhaits formulés par d’éventuels groupes ou communautés de voir ou de ne pas voir exposées les dépouilles de leurs ancêtres. Respect enfin à l’encontre du public par le biais d’une muséographie privilégiant la sobriété, à même de créer une atmosphère de rencontre plus que de confrontation.  Dans cette perspective et de manière très pratique, on ne soulignera jamais assez le rôle de la vitrine à la fois barrière protectrice et garante d’une distance physique indispensable.

 

     Montrer la mort pour ce qu’elle est comme se proposait de le faire l’exposition Momies - un rêve d’éternité, n’a au final, et de notre point de vue, qu’un intérêt très limité comparé à la mine d’informations sur les vivants, et donc sur nous même, que les morts peuvent nous apporter. La question de l’exposition des restes humains, révélatrice en elle-même de nos interrogations présentes sur le statut du corps autant que de notre angoisse face à la mort ne fait peut être que souligner le besoin de redonner du sens à ce qui n’en à plus.

 

Par Laure Cadot,

Restauratrice spécialisée dans la conservation-restauration des objets ethnographiques et des restes humains.


1 - Presque un an après son début, « l’affaire de la tête maorie » au Muséum de Rouen reste  dans tous les esprits.

2 - L’accueil présidentiel à l’arrivée de la momie de Ramsès II transférée pour sa restauration au musée de l’Homme en 1976 illustre bien ce statut pour le moins

3 - La rumeur de condamnés à mort chinois ayant « donné volontairement » leurs corps à l’institut de plastination d’Heidelberg à amplement participé à la polémique autour de cette exposition.

Publié dans Thème : Objets

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