Celtes et Scandinaves, quand l'exposition hésite entre l’art et l’histoire

Publié le par expologie

 





     Mon premier offre à la lecture des textes historiques remarquables. Mon second présente superbement des collections d’art. Qui suis-je ? Réponse : une exposition qui, à hésiter entre exposition d’art et exposition d’histoire, rend le visiteur perplexe.

 

     L’exposition Celtes et Scandinaves, rencontres artistiques VIIe-XIIe siècle a pour objet de rendre compte de l’art de cette période où, dans le monde scandinave et dans les îles britanniques, la christianisation vient à la rencontre des traditions, croyances et manières de vivre nordiques. Selon le texte de présentation, « c'est à cette rencontre entre deux créations et à la façon dont chacune s'appuiera sur l'autre pour donner naissance à un art original et méconnu que se consacrera cette exposition » (www.musee-moyenage.fr). Au menu, environ 80 pièces de collections pour illustrer cette démarche qui s’annonce difficile : donner à voir à travers des objets d’art les influences réciproques de cultures très dissemblables en termes sociaux, politiques et surtout cultuels, alors même que le grand public dispose de peu de repères historiques concernant ces sociétés nord-européennes médiévales. Dès lors, les commissaires avaient le choix : exposition d’histoire ou exposition d’art.

     Pour pallier ce manque de connaissances générales, le parcours à été divisé en autant de parties qu’il y a de zones géographiques et culturelles abordées. L’Angleterre n’est pas le Pays de Galles, l’Ecosse n’est pas l’Irlande et de grandes différences existent entre les populations qui habitent ce que nous nommons aujourd’hui le Danemark, la Suède ou la Norvège. Donner aux visiteurs à aborder successivement chacune de ces sociétés permet d’éviter les confusions et amalgames que n’aurait pas manqué de susciter un parcours chronologique ou thématique. Autre gage de pédagogie, les textes nombreux et bien faits donnent aux visiteurs les bases minimales pour comprendre le contexte du thème traité. L’accent est mis sur le déroulement de la christianisation, l’implantation de ce nouveau culte et ses relations avec les croyances locales (opposition, cohabitation, supplantation, etc.), et leurs conséquences sur les productions artisanales.

Mais alors qu’on s’attendrait à voir, pour ces objets aux fonctions, formes et motifs difficilement identifiables par des visiteurs français, des cartels explicitant chaque pièce de collection, rien d’autre n’est livré aux visiteurs que les informations minimales que sont le nommage des objets, leur datation, leur appartenance géographique et les matériaux utilisés. Pourtant, devant chaque vitrine, les questions abondent. Que veut dire l’inscription gravée sur ce galet ? De quoi traite cet ouvrage dont on nous fait admirer les miniatures ? Cette inscription runique appartenait-elle à un lieu spécial… Et pour savoir que le pendentif figurant le marteau de Thor est apparu et s’est développé chez les Scandinaves en opposition au crucifix chrétien et constitue en cela un signe païen d’appartenance fort, il faut se reporter au communiqué de presse de l’exposition ! Ainsi, impossible de connaître l’usage exact de ces objets qui n’ont pourtant pas été créés pour le simple plaisir des yeux et de l’esprit mais d’évidence pour une utilisation particulière, cultuelle, funéraire, vestimentaire, etc.

     Les raisons de ce minimalisme dans la présentation des objets apparaissent incertaines. S’agit-il d’une posture militante de légitimation de ces objets comme œuvres à part entière, posture qui passerait dans une présentation individuelle des pièces gommant tout ce qui renverrait à autre chose qu’à une sorte de « qualité artistique intrinsèque » ? Ou bien plus prosaïquement les auteurs des textes n’ont-ils pas assez travaillé avec les responsables de la présentation des collections ? Quoi qu’il en soit, les visiteurs sont mis en présence de collections livrées pour leur esthétique alors même que cette esthétique n’est pas commentée, tandis que de leur côté les seuls textes de l’exposition invitent les visiteurs à se poser des questions sur les usages des objets sans que les cartels n’apportent la moindre réponse.

 

     Le propos ici défendu n’est bien sûr pas en faveur d’expositions encyclopédiques ayant vocation à remplacer d’autres instruments de connaissance tel que le livre ou Internet, mais de plaider en faveur de la mise à disposition des informations simples qui permettent aux visiteurs de ne pas se sentir désarmés, incultes ou illégitimes à la visite de nos musées. A proposer des textes historiques en regard d’une présentation des collections du type d’une exposition d’art, Celtes et Scandinaves génère tellement de questions qu’elle a sans doute fait quelques frustrés parmi ses visiteurs. Reste la question des audio-guides proposés à l’entrée : les commentaires répondent-ils aux interrogations concernant les usages des objets, relèvent-ils plutôt de l’histoire de l’art, ou réussissent-ils à faire ce que la mise en exposition n’a pas su créer, une exposition d’art et d’histoire ?

 
Nicolas Blémus,

Co-rédacteur en chef

Publié dans Thème : Discours

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