Entretien avec Philippe Guillet, Secrétaire général d'Icom France, Directeur du Muséum d'Orléans

Publié le par Nicolas Blémus





Entretien réalisé par Nicolas Blémus, le 16 décembre 2008, portant sur la muséographie des musées d’histoire naturelle. Une muséographie qui n'existe pas...

 

 

- Nicolas Blémus : Les musées misent de plus en plus sur des logiques médiatiques, au moyen d’expositions temporaires attractives, mais les muséums semblent largement extérieurs à ce phénomène. Est-ce simplement pour des raisons financières, ou bien y a-t-il d’autres explications ? Y aurait-il une spécificité des musées d’histoire naturelle expliquant que l’exposition de collections permanentes prédomine à la logique d’expositions temporaires ? 

- Philippe Guillet : Je ne crois pas que les muséums soient absents de ce phénomène, on peut le voir avec de grosses expositions comme celles sur les Mammouths par exemple. La question n’est pas d’ordre idéologique mais financière, et si un grand nombre de muséums ne peuvent participer à ce mouvement, c’est qu’ils disposent de moyens très faibles. Dans une même ville, le muséum peut attirer plus de visiteurs que le musée des Beaux arts, il ne sera pas pour autant doté des mêmes financements. Les muséums ont donc pris l’habitude de faire avec les moyens du bord, ce qui ne leur permet pas évidemment de réaliser des expositions blockbuster. Ce sont pourtant ces expositions qui permettent d’attirer des publics plus larges, plus divers, les sujets en sont souvent moins élitistes, je pense par exemple à une exposition sur les dinosaures, et cassent ainsi le frein qui fait qu’on ne va pas au musée.

 

- Nicolas Blémus : Un certain nombre de muséums ont eu la chance d’être rénovés récemment, à l’exemple de La Rochelle ou de Toulouse. Mais peut-on observer un réel renouvellement de leur muséographie ?

- Philippe Guillet : Indiscutablement les rénovations conduisent à des transformations, à une modernisation des muséographies, à une diversification des techniques de médiation. De ce point de vue, et malgré les difficultés de mise en application, le Muséum de Toulouse me paraît plus innovant, tandis que celui de La Rochelle mise plus sur la présentation de ses collections. En fait les logiques sont différentes : Toulouse insiste plus sur le discours et ses collections se font ainsi davantage illustratives, alors qu’à La Rochelle le caractère extraordinaire des collections induit d’en faire le centre autour de quoi la muséographie s’organise. Cela dit ces deux muséums ont choisi de mettre au cœur de leur présentation les questions environnementales, d’une manière très présente à Toulouse mais aussi à La Rochelle, à travers la présentation de la biodiversité locale, etc. Je crois d’ailleurs que traiter de ces questions se fonde sur une simple logique de survie pour tous les muséums, notamment pour renouveler leur image auprès des collectivités dont ils dépendent financièrement. On va donc vers une prise en charge de plus en plus fréquente des dimensions sociales et politiques au sein des muséums, mais à chaque fois fondée sur des spécificités en termes de collections, d’environnement local, de travail avec les associations. A Orléans aussi je veux positionner le muséum sur ce domaine, et d’un point de vue muséographique je pense par exemple présenter davantage de spécimens pour mieux rendre compte de la biodiversité ; c’est aller en quelque sorte contre le mouvement initié dans les années 1980 où les vitrines des muséums ont eu tendance à se vider de leurs collections ! On pensait qu’il y a avait trop de choses. Les effets de la Nouvelle Muséologie sur les muséums ne datent pas d’aujourd’hui.

 

 

- Nicolas Blémus : Certains espaces muséographiques sont spécifiques aux muséums, comme les cabinets de curiosités. A quoi servent-ils ? Quels sont leurs objectifs (en terme d’imaginaire, de pédagogie, etc.) ? Sait-on si les publics les comprennent vraiment, en saisissent les enjeux historiques, et les apprécient ?

- Philippe Guillet : Les cabinets de curiosités se limitent souvent à des présentations esthétisantes des objets, comme le font plus fréquemment les musées de Beaux arts. Mais c’est dommage car ces espaces devraient servir à présenter la belle et longue histoire des muséums ! Ils devraient présenter la raison d’être de ces musées : sas qui s’appuient sur le passé, et notamment le XIXe siècle, pour aider à passer aux questions du XXIe siècle. Au lieu de cela ces cabinets sont souvent des lieux sans objectif défini, sans médiation, et donnés à voir pour eux-mêmes. Les publics comprennent qu’ils sont dans le vieux muséum mais ils ne sont pas incités à s’appuyer sur ce qu’ils voient pour engager une réflexion. Ils regardent les monstres, mais on ne leur explique même pas pourquoi on s’y intéressait au XIXe siècle. Cela conduit à renforcer l’image du muséum comme conservatoire, alors qu’avec plus de médiation ils permettraient de montrer que les muséums furent et sont toujours des lieux de présentation de l’actualité scientifique.

 

- Nicolas Blémus : Mais alors, s’il n’y a pas de choix idéologique derrière la distance que l’on voit encore dans un certain nombre de muséums par rapport à la nouvelle muséologie, si lorsqu’ils en ont les moyens ces musées  prennent le même chemin qu’ont pris d’autres types de musées, comme les musées de société par exemple, et si les cabinets de curiosités peuvent faire penser aux logiques des musées de Beaux arts, peut-on dire qu’il existe une muséographie spécifique aux muséums ?

- Philippe Guillet : Non, il n’y a pas de muséographie propre aux muséums d’histoire naturelle. Il y a, comme pour les autres musées, des logiques liées à la présentation de collections, qui font qu’une exposition d’un muséum est différente de l’exposition d’un centre de sciences qui ne détient pas de patrimoine matériel.

Publié dans Thème : Discours

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