Entretien avec Harry Walker

Publié le par expologie






Harry Walker, initiateur du courant télévisionniste, consacre une grande partie de son œuvre au pouvoir de fascination exercé par les médias et particulièrement par les images télévisuelles qui occupent une place exclusive dans sa production artistique depuis 1980.

  

- Amélie Gaucher : Dans les années 1970 vous réalisez des œuvres « Sold’ Art » sous la forme de collages d’images inspirées ou issues des médias. Quelles étaient vos sources d’inspiration ?

- Harry Walker : Mon idée de Sold’Art est apparue comme la conséquence d’un profond désarroi lié à l’ambiance médiatico-sociale foisonnante des années Pop Art. Je vivais ce bouillonnement artistique au début des années 70, comme un trop-plein paradoxalement jovial. Le Sold’art s’est aussi nourri du premier choc pétrolier ; ce choc marquait la fin de la période euphorique et ludique des années 60. La chose artistique avait explosé dans différentes recherches qui allaient de l’hyperréalisme à l’Art déchet des J. Tinguely aux Villeglé ; les plus emblématiques pour moi étaient Vostel et Arman. Je le comprends aujourd’hui à la lumière de la réflexion : la pratique de ceux-ci incluait des récepteurs TV et leur faisaient rendre gorge, elles me parlaient donc particulièrement. J’appréciais aussi les travaux de N.J. Paik, plus plastiques. Au début, la finalité de sa démarche ne me semblait pas aussi pertinente placée dans ce contexte assez destructif.

 

- Amélie Gaucher : Lors de précédentes expositions « Sold’ Art », vous aviez souhaité mettre en exposition ces œuvres à même le sol afin que le visiteur marche dessus, est-ce là une manière de transgresser un des tabous du musée : « Ne pas toucher » ? Comment le public s’est-il comporté ? A-t-il accepté de piétiner vos œuvres ?

- Harry Walker : Vous me demandez si j’ai voulu transgresser les tabous du Musée en exposant mes œuvres à même le sol, en les faisant fouler au pied par les visiteurs. Oui bien sûr ! Que mes travaux soient touchés, caressés ? Tant mieux ! Nous étions dans la sensualité d’un rapport tactile mais ma volonté relevait d’une transgression beaucoup plus radicale et plus large puisque je soldais mon travail : autre manière de dire que je l’offrais à la destruction. En plus de la négation en vogue de l’essence muséale, j’opérais une espèce de suicide artistique, conséquente à un dépit psychodramatique. J’étais dans une sorte de paranoïa : je me pensais ignoré ou dédaigné  par le grand public et par la critique autorisée ! Alors, j’offrais mon travail à la salissure de leurs semelles… IN FINE, on m’a rapporté que la majorité des visiteurs évitait d’abîmer les œuvres à terre, n’ayant pas eu le courage d’être moi-même le témoin de ce saccage que j’avais pourtant organisé. Eh bien, 35 ans après, je vous avoue que cette attitude respectueuse de la part des quelques personnes averties de mes expositions, me remplit encore d’un sentiment proche du bonheur ; l’Humanisme n’étant pas mort, mon Art pouvait continuer le combat.

 

- Amélie Gaucher : Au début des années 1980 vous inventez le concept du cadre-écran qui marque l’ensemble de vos œuvres télévisionnistes. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit précisément ?

- Harry Walker : Voilà le concept de base : cette notion qui sous-tend mon action vient du fait que j’ai été un prisonnier à ciel ouvert, mon adolescence durant, dans le 1er bâtiment construit à Sarcelles. Les facettes, les images d’actions réelles vécues ailleurs, ne me parvenaient que par récepteur interposé. Aussi, il devenait évident que le symbole de poste de télévision ne pouvait se concrétiser que par un médium froid, impersonnel, qui ne prendrait pas part au geste artistique, par lequel l’artiste recrée une illusion de vie. Le récepteur ne ferait fonction que d’outil omniprésent mais inerte. Un étranger obligatoire. Un cadre pour peinture, accroché au mur, à la nuance près que le cadre embellit, tandis que mon cadre-écran, lui, balise uniquement.

Il balise en renversant ce que l’humanité a l’habitude d’appréhender : le récit anecdotique du tableau, représentation censée remplacer la réalité. Le cadre-écran la renvoie à son statut de simple virtualité. Il témoigne que l’image dans le poste est une sorte d’imposture tandis que lui s’assume comme image avec sa matérialité d’intervenant.

 

- Amélie Gaucher : Finalement le cadre est un élément commun au tableau et à l’écran télévisuel, peut-on penser que votre démarche s’inscrit dans la volonté de déplacer les frontières entre art et non-art ? De penser plus globalement la création artistique comme une production d’images ?

- Harry Walker : Le Cadre-Ecran dérange parce qu’il nomme une vessie, vessie, et lanterne, lanterne. Vous posez une question à propos d’un déplacement de frontières entre art et non-art : l’idée me semble sympathique puisqu’en élargissant les champs de vision, on respire mieux, on abolit les murailles. D’un autre côté quand on repousse des frontières on empiète sur d’autres territoires. Mon but n’est pas d’investir à tout prix de nouveaux domaines ;

Duchamp, superbe plasticien, a aboli cette frontière et il a ouvert une boîte de Pandore… A mon niveau, je n’exprime que ma « nécessité intérieure » ; quelles répercussions cela peut-il engendrer ? En tout état de cause, je partage ce sentiment avec l’ami Marcel : toute chose induit de l’art et vice versa. On apprécie plus ou moins le résultat : voilà l’important.

Ma production artistique, je dis bien la mienne, produit des images ou bien les retranscrit. Vous connaissez ma définition du télévisionnisme : « Produit des images lancées par les médias à la tête des artistes ». Toutefois la création artistique investit bien d’autres champs que je n’explore pas, ou qui sait, pas encore.

 

- Amélie Gaucher : D’un point de vue pragmatique, le cadre est ce qui délimite l’œuvre d’art de la cimaise, ce qui accroche l’œil du regardeur. D’un point de vue symbolique, le cadre est une frontière entre l’art et la réalité. Le fait d’insérer le cadre-écran à l’intérieur de vos œuvres est-il une façon de questionner le regard que nous portons sur les œuvres d’art ?

- Harry Walker : L’insertion du Cadre-Ecran au milieu de l’ « opera » offre la possibilité de réunir le champ et le hors champ (visuel et aussi mental), les réunissant dans un espace unique. C’est un peu comme si j’essayais d’aplatir dans le présent toutes les couches d’une histoire tirées du passé, ou tous les espaces de galaxies distinctes. Bien que parfaitement séparés par cette espèce de fortification, ils forment une continuité. J’aime remettre les données dans un seul contexte et dans les premières années  je laissais flotter la toile au-delà des châssis, en n’encadrant surtout pas vers l’extérieur du tableau. Aujourd’hui la masse du cadre-écran allège son emprise par des effets de transparence.

 

- Amélie Gaucher : En 2003 on vous consacre une exposition qui a lieu à l’église de la Madeleine à Paris. Les œuvres que vous y présentez revisitent les tableaux de Botticelli, de La Tour, du Gréco, de Le Brun, dans une logique télévisionniste, c’est-à-dire par l’insertion du cadre-écran. 

Tout d’abord, ce côtoiement entre la télévision et des scènes religieuses est-elle un moyen pour vous d’élever l’objet télévision au rang de véritable sujet artistique, une manière de lui faire sa place au sein de l’histoire de l’art ?

- Harry Walker : Elever la télévision à quelque rang que ce soit n’est pas mon but premier. Par contre, ce médium me fait rêver quand il fait voyager dans l’espace des agissements humains, par ondes invisibles, inodores et sans saveur ; ce pouvoir qui transmet des notions d’êtres à êtres, relève pour moi du domaine religieux. Il y a du mystère de la genèse là-dedans. Voilà à mes yeux le vrai point de convergence mystique. Dans cette optique, revisiter des chef-d’œuvres en les confrontant à une découverte anachronique, m’a passionné. De plus il s’agissait de tableaux ayant pour sujet Marie-Madeleine, en l’église du nom de cette sainte chrétienne.

En relation avec les anachronismes, il m’arrive d’imaginer la réaction qu’aurait Louis XIV devant l’image ondulante d’un téléviseur ! Elle devrait s’avérer au moins aussi drôle me semble-t-il que face à un tas de fleurs en forme de jouet à Versailles.

 

- Amélie Gaucher : Exposer des œuvres télévisionnistes au sein d’une église est-ce aller dans le sens de la télévision comme objet de dévotion ? Quel type de dialogue peut résulter de cette conversation entre un objet sacré du quotidien et un lieu religieux ?

- Harry Walker : Cette question me laisse perplexe ; ma conviction est que la part du religieux que je vois dans le côté caché du voyage des images (ondes ou pulsions électriques ou sous forme optique) ne me paraît pas se fondre avec celui des théologies ou de quelque culte que ce soit. Je reste ému par la grandeur des lieux que je respecte ; maintenant à chacun d’y trouver ce qu’il recherche. Je m’explique : téléviser une messe ne rend pas la foi plus intense ou le monde de l’audiovisuel plus mystique. Par contre, il se pourrait que la rencontre d’une caméra et de l’image d’une sainte en prière dégage le même parfum que la rencontre d’un parapluie et d’une table de dissection…

 

- Amélie Gaucher : Cet été vous avez exposé à Seillans dans une ancienne magnanerie aujourd’hui reconvertie en lieu d’expositions. Quel rôle joue l’architecture d’un site dans la création de vos œuvres ? Dans quelle mesure cela peut-il influencer l’accrochage de vos toiles ? Avez-vous du faire des compromis ? Pourquoi ?

- Harry Walker : Quand un site est exceptionnel, il parle forcément à un artiste dont la sensibilité le porte vers le beau et le monumental. En l’occurrence c’est le cas, il y a eu une rencontre. Vous posez la question du rôle que joue le site dans la création ? J’ai créé quelques pièces pour la Magnanerie en fonction de cette monumentalité à laquelle j’ai fait allusion. Les grandes structures de bois, gigantesques poutres encadrant des plans lisses, rappelant d’immenses écrans, m’ont inspiré des œuvres plus solides et plus brutes que celles pré-réalisées. Pierre Dufrasne a choisi, dans ma période picturale allant de 80 à 92, mes œuvres qui convenaient à son lieu. Au premier rang celles qui rendaient compte de mes réflexions et des critiques dures sur la philosophie qu’inspirent les orientations des faiseurs d’émissions, mais aussi des allusions anecdotiques révélatrices de l’état d’esprit général dans l’audiovisuel, où lutter est de mise pour rester debout. Quoiqu’il en soit, nous avons respecté l’harmonie des matières et des couleurs des galeries mais aussi des paysages « petite Toscane » de cette région varoise.

Le seul compromis, je l’ai concédé aux contraintes de superficie et d’osmose formelle. Nous avons dû procéder à une diminution drastique du nombre des travaux que j’avais présélectionnés, en conformité avec ma prolixité, qui découle de ces avalanches d’informations que déverse mon média inspirateur. En fait chaque plan séparé par ces grandes poutres isolait les différents propos, comme chaque émission s’isole dans sa thématique avec le temps qui lui est imparti à l’antenne.

 

- Amélie Gaucher : Cette exposition qui a eu lieu à Seillans sous le commissariat de Mylène Vignon était intitulée « Le Télévisionnisme, un opportunisme ou un idéalisme ? » et présentait des œuvres réalisées entre 1980 et 1992. Est-ce vous qui avez fait le choix de cette période ? Pourquoi un tel titre ?

- Harry Walker : Cette période de mon travail parle à mon hôte, j’en suis heureux. Quant au titre et au concept de l’exposition, Pierre Dufrasne respectueux du travail de ses invités, m’en a laissé créer librement la dénomination. Que signifie ce titre ? Lors de ma première interview pour le Journal télévisé 23 h d’Antenne2 en 1989, la journaliste qui m’interrogeait, m’a posé la question de savoir si la création du terme générique était un opportunisme ? Lui ayant répondu, j’espère à sa satisfaction, que ma passion pour ce médium était naturelle, la question a été coupée au montage et n’a pas été diffusée. Ma réflexion à posteriori aboutit à un résultat  proche de l’idéalisme.

 

- Amélie Gaucher : Harry Walker, quel serait le lieu idéal pour une exposition ?

- Harry Walker : Beaucoup de lieux m’attirent ! Premièrement, les lieux en relation directe avec la notion dont se nourrit mon travail : maisons de production, de réalisation, de diffusion. Deuxièmement, les galeries et les musées, ça va de soi. Troisièmement, le musée du télévisionnisme que je compte bien créer dès que possible.

Publié dans Thème : Objets

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