La métaphore pour principe muséographique, le Musée Maïakovski

Publié le par expologie

Quoi de plus ressemblant à un musée d’écrivain qu’un autre musée d’écrivain ? A de trop rares exceptions près en effet, le contenu autant que la muséographie de ces établissements reste sans surprise. Ici, la chambre de l’artiste, encore pourvue du lit dans lequel il dormait et qui semble attendre le retour de son possesseur. Là le bureau sur lequel il écrivait, où l’on peut voir quelques livres ouverts, comme s’il était encore, il y a un instant, en train de les lire. Des vitrines étalent manuscrits, documents de travail, correspondance et objets personnels…

 

Mais foin de tout cela au Musée Maïakovski, à Moscou. D’abord, l’immeuble dans lequel ce poète, dramaturge et affichiste futuriste a passé les dernières années de sa vie a été entièrement remanié. La visite s’effectue en suivant un long plan incliné qui mène du haut de l’immeuble jusqu’à la sortie, sans que jamais vous ne traversiez le moindre espace dont les formes feraient penser à l’agencement d’un ancien immeuble collectif d’habitations. Ensuite, le principe muséographique retenu n’est pas non plus la reconstitution réaliste des lieux dans lesquels a vécu l’artiste. A la place, le visiteur découvre partout d’énormes agglomérations d’objets, du sol au plafond et contre les murs lorsqu’elles ne forment pas elles-mêmes de véritables cloisons. Affiches, reproductions de lettres et agrandissements de photographies, livres et écrits se conjuguent avec des structures métalliques torturées, des meubles déformés, des objets quotidiens ou inattendus (machine à écrire, cadres, boulets de canon, statues renversées) pour reconstituer à partir de la vie de Maïakovski les métaphores présentes dans ses écrits. Vie et œuvre se télescopent donc au moyen de vastes compositions poétiques d’une richesse incroyable, où l’on voit par exemple les portraits de ses amis et les lettres échangées avec eux composer un avion blanc suspendu au plafond…

Les chaises poussent sur les murs, les armoires penchent, des documents sortent de partout et dans ce gigantesque et jouissif foutoir, une gardienne vous fait signe de la suivre. Elle ouvre une porte fermée à clé et s’éclipse modestement pour vous laisser devant la chambre minuscule qu’occupait Maïakovski et dans laquelle il s’est suicidé. Un lit triste, un bureau très commun, une armoire, quelques livres : rien. Et pourtant « le simple fait que tel objet ait appartenu à quelqu’un de célèbre, de puissant, lui confère une valeur »[1], et vous voici perdu  plusieurs minutes dans la contemplation de ces objets. Le retour dans la folie muséographique achève de vous convaincre : la visite au Musée Maïakovski est la plus extraordinaire expérience muséale de votre vie.

 
Nicolas Blémus



[1] Jean Baudrillard, Le système des objets,  Gallimard, Paris, 2007 [1ere édition en 1968].

Publié dans Thème : Espace

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