Pourquoi un musée de l’histoire de France serait-il donc impossible ?

Publié le par expologie




Le 13 janvier 2009, le Président de la République Nicolas Sarkozy a annoncé le projet de création d’un Musée de l’histoire de France. En réponse à cette annonce, les historiens Daniel Roche et Christophe Charle ont fait paraître dans le journal Le Monde un article dans lequel ils mettent en doute la pertinence théorique, pédagogique et pratique d’un tel établissement. Serge Chaumier, muséologue, revient ici sur leurs arguments et propose une réflexion sur les enjeux mêmes de tout musée d’histoire.


            A lire les historiens, et à pousser à bout leur raisonnement, ce serait purement et simplement le musée d’histoire en lui-même qui serait condamné et impossible. Car on ne comprend pas pourquoi ce qui serait envisageable au niveau d’une ville, à Lyon par exemple dont le musée d’histoire ouvre bientôt ses portes, d’une région, en Aquitaine ou en Bretagne, ou de l’Europe, avec les nombreux projets en cours, ne le serait pas au niveau national ? Un musée de l’histoire de France achopperait alors que les autres niveaux territoriaux en auraient la capacité, cet argument parait pour le moins curieux. Car les dangers d’utilisation idéologique d’un tel lieu, dangers du reste bien réels, mais nullement imparables, peuvent tout autant s’appliquer ici que là. Pourquoi ce qui est possible à Berlin, Washington, Ottawa, ou Barcelone, ne le serait-il pas à Paris ?

            Un des principaux arguments des opposants est de nier l’utilité d’un musée de l’histoire de France à l’heure de la construction européenne, renvoyant ce projet à une conception passéiste et dépassée, ce qui est pour le moins discutable. Là encore tout dépend de la philosophie déployée. Comme y ont effectivement invités Marc Bloch et Fernand Braudel, faire l’histoire de France, c’est présenter les interrelations et non pas construire un mur étanche et une vision mythique d’une France éternelle et repliée sur elle-même. Comme le rappellent Daniel Roche et Christophe Charle, il s’agit par l’histoire d’aider à “comprendre les complexités du passé” pour “préparer aux complexités de l’avenir”. C’est exactement l’objectif du musée, tel que George Henri Rivière l’a définit il y a quelques temps déjà. Il est pour le moins curieux que des historiens s’insurgent contre l’idée de ressaisir son passé pour mieux affronter l’avenir, comme si nous n’avions pas besoin de savoir d’où l’on vient pour mieux anticiper son destin. C’est la mission que se donne la transmission de l’histoire dans ses visées moderne de vulgarisation. Penser un musée de l’histoire de France peut justement être un fabuleux outil de la construction européenne, pour mieux penser les origines, avec ce que l’on partage depuis longtemps déjà, et ainsi mieux construire une Europe réelle, moins désincarnée et plus certaine d’elle-même. Mais ne retrouve-t-on pas dans ce débat les tenants de ceux qui voudraient en quelque-sorte effacer les nations et ceux qui veulent construire à partir d’elles ? Jean-Pierre Chevènement a caressé longtemps l’idée d’un musée de l’Europe dans ses terres belfortaines, et si ce projet n’a finalement jamais vu le jour il signifiait malgré tout à des interlocuteurs surpris qu’il y a bien des façons de penser la relation de la France à l’Europe.

            Pourquoi les auteurs ne s’insurgent-ils pas contre les musées de l’Europe en projet dans plusieurs villes, et dont les expositions de préfiguration par exemple à Bruxelles ne manquent pas de soulever des questions récurrentes sur l’usage conjoncturel et idéologique que l’on peut en faire ? Le projet du Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) en cours à Marseille est tout aussi délicat alors que le président entend affirmer son Union pour la Méditerranée. Est-ce à dire qu’il serait impossible par nature parce que susceptible d’être instrumentalisé à des visées politiques ? Ce serait ignorer que tout musée d’histoire l’est inévitablement, et que ce qui importe ce sont les garanties que l’on va mettre en place, les mécanismes d’objectivation et de prévention des éventuelles pressions. Sous le prétexte que l’histoire peut être asservie, faut-il renoncer à tout projet dans l’absolu? Il convient certes de se méfier de la construction d’une identité mythique, d’un génie français, dans la lignée des pensées les plus réactionnaires, et c’est bien cela qu’il faut dénoncer dans le discours de Nicolas Sarkozy. Celui-ci dans ses vœux programme aux acteurs de la culture, fait appel de façon incessante à ce concept dangereux d’identité comme socle signifiant de la culture, et c’est pour le moins inquiétant. S’il faut mettre en garde envers les dérives potentielles de ce projet, ce n’est pas en jetant au feu le musée d’histoire par lui-même. Rien n’interdit d’imaginer un musée d’histoire de France qui serait intelligent !

            Cela fait longtemps que le musée d’histoire ne cherche plus seulement à magnifier les grands hommes et à relater les faits d’armes nationaux ! L’Historial de Péronne ne présente pas la première guerre mondiale seulement du point de vue de la France et pour la portée au nues, pas davantage que le Mémorial de Caen renonce à une vision internationaliste du conflit. Présenter une histoire ne signifie pas nécessairement s’enfermer dans une vision éculée. Traiter de l’histoire de France peut être un formidable outil pour préparer à mieux comprendre la mondialisation. “Comprendre la diversité des cultures, faire revivre la société et ceux qui la composent, voilà la tâche centrale des historiens d’aujourd’hui”, écrivent les pourfendeurs, mais qu’ils se rassurent, c’est exactement la mission que se donne également le musée, en général, et celui d’histoire en particulier. Il est certes permis de s’interroger sur le bien-fondé de confier ce soin au musée des Invalides, qui encombré de ces collections, risque d’être sujet à une vision tronquée et orientée. Toutefois, même ce lieu a su prouver par le renouvellement de ces expositions, et notamment par ses temporaires, qu’une approche pluraliste pouvait être déployée. L’Historial Charles de Gaule, tout hagiographique fût-il, prouve néanmoins que l’endroit peut convoquer une muséographie et une scénographie des plus modernes et ne pas se contenter d’accrocher des textes sur les murs !

            Car ce qui est pour le moins inquiétant c’est cette conception passéiste des expositions que semblent partager les auteurs ! A les lire, l’exposition se résume encore aujourd’hui à des objets reliques, “des choses offertes au regard du visiteur” et à des textes sur les murs ! Comme si les sources multiformes qu’ils évoquent et qui font les matériaux quotidiens des historiens n’étaient pas ceux-là même auxquels recouraient également le musée moderne ! Il y a eu, il y a une trentaine d’années dans ce pays, un courant appelé Nouvelle Muséologie, qui a du reste irrigué les muséologies de nombreux pays et qui a transformé la façon de faire des expositions, - ce que l’on retrouve sans doute bien peu il est vrai dans les expositions panneaux des Archives nationales ou dans la Galerie des Batailles à Versailles, qui semblent être les parangons des expositions d’histoire pour ces auteurs ! - Ainsi les images, les sons, les sensations, les odeurs même, peuvent être de la partie, comme une multitude d’autres signes convoqués pour faire sens dans le registre de l’exposition. Des musées d’histoire ont expérimenté bien des formes et notamment l’abandon d’une chronologie scolaire, qui n’est pas davantage un passage obligé. Invoquer “le besoin d’un forum” plutôt que d’un musée, fait sourire le muséologue qui ne manque pas de se souvenir que le concept du musée-forum a été proposé il y a longtemps déjà et qu’il sert d’idéal à de nombreux lieux, comme la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration en atteste d’ailleurs. La notion d’interprétation est également largement usitée dans nombre de musées pour rendre compte d’une vision plurielle, affirmant une approche par points de vues, contradictoires, et non le recours à un traitement lisse et “à l’effacement des contraires”, comme il est ici redouté. Car ce qui marque plus gravement à lire cet article, c’est la conception archaïque que les auteurs se font au final du musée contemporain. En parlant “de mise en boîte des lieux de mémoire”, de “sarcophage” plutôt que de forum, - même si nous convenons que le jeu de mot était tentant - ils dévoilent surtout leurs propres représentations du musée, davantage qu’ils ne contestent le bien-fondé du projet.

            Il est enfin un dernier argument avancé qui est tout aussi inquiétant. Le projet est repoussé au nom du manque de crédits pour l’université et la recherche. Il serait impudent de donner de l’argent pour un musée alors que les chercheurs dans les laboratoires manqueraient de subsides. On voit resurgir l’éternelle opposition entre éducation et culture qui est un véritable mal français. Vieux réflexe qui a toujours handicapé l’action culturelle en milieu universitaire, les chercheurs considérant que l’argent qui sert à l’action artistique, comme à la sensibilisation et à la diffusion des connaissances, est de l’argent en quelque-sorte dilapidé. C’est là une vision pour le moins étriquée et à court terme. Sensibiliser le plus grand nombre, et les plus jeunes, aux résultats de la recherche, c’est évidemment préparer l’avenir, et c’est en communiquant avec la population que celle-ci soutiendra justement l’utilité d’un effort budgétaire pour l’université. C’est en faisant des musées d’histoire, qu’on fera aimer l’Histoire en quelque-sorte et que l’on suscitera peut-être des vocations. Ajoutons que c’est aussi essentiel pour le chercheur qui sera d’autant plus efficace dans ses travaux qu’il saura les communiquer et participer de la vulgarisation scientifique, lien qu’assume modestement le musée. Enfin, penser et développer un projet muséal ne peut se faire qu’avec l’appui de ces mêmes chercheurs, qui bénéficient des commandes, des études, et des partenariats qui irriguent depuis le musée très couramment les laboratoires universitaires. Bref, la vision binaire qui opposerait recherche et diffusion est pour les moins éculée, et relève au mieux d’une instrumentalisation du débat.

14/02/09

 

Par Serge Chaumier,

Professeur des universités, Directeur du Centre de Recherche sur la Culture et les Musées (CRCM), Responsable de l’option “Muséologie et Muséographie” dans le Master 2 Métiers des arts, de la culture et du patrimoine, Université de Bourgogne

 



           
Malgré tout le respect que nous avons pour Daniel Roche et Christophe Charle, nous sommes quelque peu surpris de l’opposition manifestée envers un éventuel musée de l’histoire de France, article publié dans les colonnes du journal Le Monde le 9 février dernier. Loin de nous l’idée de prendre fait et cause pour le projet voulu par le Président de la République, cependant le muséologue croit s’étrangler à plusieurs reprises en lisant les lignes publiées. Si la compétence des auteurs en histoire est indéniable, nous sommes tentés de les inviter à visiter un peu, en allant à la rencontre des musées contemporains, qui ne correspondent en rien aux représentations qu’ils semblent s’en faire. Car leur opposition se déploie selon de mauvais arguments ou relève purement et simplement du procès d’intention. A ce stade du projet, qui en est encore au niveau de l’annonce et des esquisses, il est bien précoce pour s’opposer sur le type de présentation et sur les contenus dont on ne sait à peu près rien. Il serait certes prudent de mettre en garde contre les risques nombreux de dérives et de fourvoiements tant un musée de ce type est délicat à mettre en œuvre, mais en contester jusqu’à l’idée et la possibilité même nous semble une conception pour le moins curieuse, si ce n’est obsolète, pour reprendre leur mot.

Publié dans Thème : Discours

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