Maison-musée, restitution, reconstitution : l’expérience de visite, chorégraphie minutieuse

Publié le par expologie





        L’objet principal d’ouvrir une maison d’homme célèbre n’est pas de montrer une « collection ». À l’instar des musées, cet ensemble d’objets réunis par la volonté ou au hasard des rencontres de la vie d’un homme ne repose pas sur une démarche scientifique et raisonnée. C’est une composition unique dans un lieu unique. Se pose alors la question de la conservation comme d’un « tout » car ce n’est pas tant la valeur des objets qui prévaut mais leur valeur d’ensemble.

Étonnement et curiosité animent donc le visiteur qui pénètre dans l’une de ces maisons. Son premier regard porte sur la fonctionnalité des pièces. Où et comment l’écrivain travaillait-il ? Comment le musicien composait-il avec son environnement ? Apprend-t-on quelque chose de la face cachée de l’œuvre dans ce lieu ? Pour toutes ces questions, le contrat moral engagé entre le muséographe et le lieu est aussi un contrat avec le visiteur. Ce contrat est donc, en réalité, tripartite. Au-delà d’un simple accompagnement, le muséographe s’engage à préserver l’attente d’équilibre entre étrangeté et réponses à des questions simples. Pour ce faire, l’élaboration de la visite, pièce par pièce, relève du muséographiquement « cousu-main ».

 

Pour construire la visite, le muséographe questionne en forme de va-et-vient, le rapport à l’expérience, au lieu, aux empreintes, à l’espace tridimensionnel et au temps. Les différents univers littéraires ou plastiques propres à chaque « maître des lieux » sont tour à tour visibles, éloquents ou fascinants. Chaque visite est une rencontre. Au muséographe de décrypter. Les trois approches proposées se saisissent des espaces vécus pour y développer un fil conducteur de pensée ayant trait à l’invention des espaces habités, depuis les lieux maîtrisés et choisis, restitués jusqu’aux lieux reconstitués.
Première approche : montrer la boîte « maison » et toutes les boîtes « pièces à vivre », elles-mêmes habitées de « multiples petites boîtes à surprise » acquises sur le marché aux puces ou offertes.  Pérégrination mentale, chaque support et chaque détail a ici son importance.

Mais la phase conservatoire, garante de la qualité de la restitution aux publics, n’est pas sans poser des questions spécifiques. En effet, l’enveloppe architecturale doit-elle être traitée comme un bâtiment « simplement » à restaurer ? Et de même, que faire avec l’ensemble de la décoration intérieure qui fait peau ? Comment, en somme, sauvegarder l’âme du lieu ? Tentures murales, peintures, boiseries, placards et éléments de décors dessinés ici par l’écrivain ou le musicien appartiennent un peu à l’œuvre globale.

Le cas de la Maison Maurice Ravel constitue le cas le plus exemplaire puisqu’aucun objet n’a jamais été déplacé. Sa conservation dans son « jus » ne laisse place, pour le muséographe, à aucun interstice d’interprétation. Les barrières du temps s’estompent pour laisser place à une relation d’une exceptionnelle justesse. On pourrait croire que le maître s’est absenté quelques heures et qu’il va rentrer d’un moment à l’autre. La preuve : une fenêtre est entrouverte et une plante dans son pot attend d’être arrosée. Plus qu’une simple opportunité, c’est la volonté initiale, avec la ligne clairement établie de « conserver le tout » dans le respect de l’œuvre, qui a prédominé.

Car dissocier « la maison » (en tant qu’enveloppe architecturale) de ses objets peut conduire à des méthodologies qui s’interfèrent négativement pour finalement s’annuler. Le risque encouru consiste alors en deux parti-pris autistes : affirmer un discours concentré sur la structure bâtie sans tenir compte du contenu muséographique, ou bien tout faire reposer sur un discours scénographique cherchant absolument à mettre en scène sans tenir compte de l’architecture. Poussée à son extrême, ce second biais peut aller jusqu’à dégager pièces et objets de toutes contraintes architecturales en déplaçant « l’ensemble intérieur » dans un autre lieu. Un travail de reconstitution a ainsi été mené pour réinstaller les pièces de vie de la maison de l’écrivain Henri Pollès dans un espace dédié au sein de la bibliothèque des Champs Libres à Rennes. Aucun visiteur n’imagine un seul instant pénétrer dans la maison de l’écrivain. Grands parallélépipèdes ouverts et offerts à la manière de croquis en éclaté, ce choix accompagne cependant la volonté de l’écrivain-collectionneur de créer un musée des « livres et des lettres ». L’intérieur de l’écrivain préfigurait déjà le musée, et le musée Pollès valorise ainsi l’idée, tout autre, de musée-maison.

 

Deuxième approche : accueillir le visiteur comme un hôte. La visite des pièces dites intimes - chambre, bureau, antichambre - constitue le cœur du processus de découverte. En y accédant, le visiteur prend toute la mesure d’être un invité pas « ordinaire » et le rapport au temps se distend. Le travail muséographique consiste alors à instaurer les conditions de visite susceptibles d’isoler le visiteur ou de le faire accompagner.

La taille exiguë des différentes pièces de la maison Maurice Ravel, forcément inadaptées à l’accueil de groupes, la nécessité de limiter les dégradations par l’accès à un petit nombre de visiteurs, les problèmes liés à la sécurité des biens, tout cela oblige à y réaliser un parcours adapté aux questions de conservation. Ainsi, la question de l’ouverture des fenêtres à la belle saison qui s’impose pour des raisons d’aération et qui entraîne à la longue des décolorations localisées notamment au niveau des papiers peints, a été intégrée à la visite puisque c’est la médiatrice-guide qui gère progressivement ces ouvertures selon un rythme précis tout en rabattant les volets. Ce geste simple apporte à la visite un caractère vivant et intime tout en laissant entrevoir le jardin.

La visite se fait au rythme d’une partition de gestes associant conservation et vie du lieu. L’écriture du scénario de visite révèle une conversation à huis-clos, un tissage de mots-gestes-regards accrochés aux indices et objets. Laissant place à une marge d’improvisation, le scénario oscille entre des temps encadrés et des moments d’échanges libres, presque improvisés. La progression de pièce en pièce s’appuie sur une écriture serrée et doublée d’une pratique de mise en espace. Par le jeu de la superposition de la parole et du geste et l’intrusion du lieu comme espace scénique partagé par le petit groupe, la découverte investit le champ de l’immédiateté et de la complicité.

 

Troisième approche : surligner le décor où chaque objet prend place dans une composition littérale et laisser le visiteur s’y promener. La première question que se pose le muséographe est de savoir ce qu’un lieu - son architecture, ses aménagements intérieurs et extérieurs - dit d’une œuvre. Le repérage des jeux de lumière, des clins d’œil, des percées visuelles, des mises en perspective voulues par le personnage célèbre sera effectué par le muséographe qui cherchera alors à « simplement » les mettre en valeur.

L’installation de pièces énigmatiques dans le jardin de Jean Cocteau montre que le lieu est un « tout ». La conque géante, la sphinge assise, les animaux mythologiques ou le faune caché illustrent bien une composition théâtrale du jardin. L’ensemble questionne et renvoie à l’œuvre cinématographique entière de Jean Cocteau. Ici, le muséographe s’interdit toute tentation d’interprétation ou toute composition scénographique qui pourrait interférer avec le lieu et l’histoire du lieu avec l’écrivain. Il souligne seulement tous les indices qui recréent un lien avec l’univers mental de l’écrivain.

C’est alors, pour le muséographe, une multitude d’images furtives à gérer. Celui-ci utilisera « les gestes déambulatoires» et favorisera « les points de vue ». Ainsi, concernant le jardin dessiné par Jean Cocteau, le parcours tiendra compte des percées, perspectives et points de vue en suggérant que tel ou tel ensemble planté est bien un décor de théâtre avec ses cadres, ses rideaux, sa scène et ses acteurs.

Le jardin renvoie alors au travail artistique ou littéraire, à l’univers mental, au rapport que l’homme célèbre entretenait avec le monde. Alors que l’effort d’intégrité (maison-jardin) sera maintenu pour évoquer l’intention artistique du lieu, l’authenticité, au sens du respect de l’état original, ne constitue plus le critère fondamental pour la préservation de l’ensemble. Le travail de restitution ne s’exercera donc pas au travers d’une sélection d’objets mais il cherchera à recréer les liens qui relient l’œuvre, l’auteur et les objets.

 

 

Le travail muséographique se construit autour d’un subtil jeu prenant en charge le visiteur dans ses « postures de visiteurs » pour l’accompagner pas à pas. Caractéristiques esthétiques des objets à voir, découvertes spatiales, ambiances lumineuses et sonores du lieu réunissent tous les ressorts de la visite. C’est en mettant le visiteur en état d’ébullition, en situation de découverte qu’une compréhension intime du lieu, au-delà du seul relevé architectural permet d’inclure son histoire, ses fonctions et d’aller au devant de l’habitant qui l’occupait. L’expérience de visite y est entière.

 


Sylvie Marie-Scipion

Muséographe du cabinet In situ

Publié dans Thème : Objets

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