Un projet pour le futur Musée de l'histoire de France : mettre l’histoire en culture

Publié le par expologie


 

        

    
     Les musées d’histoire ne sont pas seulement des lieux rassemblant des collections, car dans cette optique, tous les musées seraient d’histoire : ils produisent un discours problématisé de l’histoire. Face au recours accru à l’arène judiciaire et législative comme lieu d’une certaine « réécriture de l’histoire » au profit de mémoires concurrentes, alors que certains tentent de mobiliser l’histoire au service de projets politiques,
quel(s) rôle(s) le futur Musée de l'histoire de France peut-il jouer ? En ce sens, l’expérience de deux musées d’histoire récents peut nous éclairer.

 

     Durant les dernières décennies, des musées d’histoire de tous types, écomusées, mémoriaux, et musées régionaux se sont multipliés. Ils sont soit territoriaux, comme le Musée Dauphinois, soit thématiques comme le Musée du Moyen-âge de Cluny, soit mémoriels quand ils prennent place dans un site historique, comme le Centre de Mémoire d’Oradour-sur-Glane. Ils tissent une véritable « cartographie mémorielle de la France ». Très peu ont été conçus par des historiens et relèvent d’une historiographie cohérente et identifiée. Parmi ceux-ci, l’Historial de Péronne et la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration ont ceci de paradoxal que, malgré un discours historique rigoureux, ils n’ont pu échapper complètement aux enjeux du présent, caractérisés pour l’un par le poids de la mémoire, et pour l’autre, par le poids du politique.

 

     Consacré à la Grande Guerre et situé sur les lieux de la bataille de la Somme de 1916, l’Historial de Péronne a ouvert au public en 1992. Le contenu muséographique de l’exposition a été élaboré par le Centre de Recherche de l’Historial, dont l’approche historiographie est celle d’une histoire culturelle, où l'essentiel n'est plus de comprendre la portée de tel événement ou de tel rapport de force géopolitique, mais de saisir le vécu intime des combattants et de la société civile. C’est une historiographie qui fait débat, car plusieurs conceptions s’opposent. Sur la base du projet scientifique défini par les historiens, la scénographie des espaces est organisée en deux parties. Dans la périphérie des salles, les collections concernant les sociétés civiles (« l’arrière ») sont présentées sur trois niveaux (Allemagne, France, Angleterre) qui permettent une lecture comparative des différents belligérants. Au centre, les collections témoignant de la vie au front sont présentées par nationalité, dans des « fosses » où l’on retrouve les uniformes des soldats couchés comme des gisants. Ainsi, la muséographie de l’Historial a été pensée en fonction de partis-pris historiographiques : la scénographie doit rendre compte d’un phénomène massif d’enrôlement à la guerre, pas seulement des soldats au front mais aussi des civils à l’arrière. D’une manière générale, l’écrit est faiblement présent dans l’exposition, il suggère plus qu’il n’explique. Le sens général est donné par l’ambiance, le silence fait partie intégrante de la scénographie, et est pensé comme une manière de ménager des conditions de recueillement comme dans un mémorial. La muséographie de l’Historial tente ainsi de donner aux visiteurs des clés de compréhension en faisant appel aux capacités sensibles des visiteurs, en les bousculant. Nous sommes donc bien dans une exposition de point de vue, un point de vue historique, mais un point de vue quand même. La deuxième salle, celle des aquarelles d’Otto Dix, est représentative de l’ensemble de l’exposition. L’obscurité de la salle, sa situation centrale, et enfin la prédominance de la verticalité face aux autres salles lumineuses ou domine l’horizontalité marquent émotionnellement le visiteur : nous sommes dans le registre de la commémoration (« veille de guerre »), nous sommes dans le lieu du deuil impossible. Face aux enjeux économiques liés au tourisme de mémoire très importants pour le développement local, l’Historial se fait Mémorial, et la distance critique que pourrait susciter le musée auprès de ses visiteurs passe au second plan.

 

     L’écueil du poids de la mémoire ne constitue pas le seul obstacle pour un Musée de l'histoire de France, le contexte politique peut également jouer sur le contenu du musée. Ainsi en est-il de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration. Problème national, flux d’étrangers qu’il faut contrôler, expulsions, sans papiers, face à ce cumul de représentations négatives, construire une Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration (CNHI) était particulièrement ardu. Aussi le projet né au milieu des années 1980 a-t-il été sans cesse différé. Il a fallu attendre le début des années 2000 pour que le projet s’accélère enfin, le choc constitué par le deuxième tour de la présidentielle de 2002 et des actes de violence raciste perpétrés au cours de l’année 2003 y poussant. Le 10 octobre 2007, la CNHI ouvrait ses portes sans inauguration officielle, dans un contexte troublé par les débats engendrés part la Loi Hortefeux sur les tests ADN, et par l’association des termes « d’immigration » et « d'identité nationale » dans l’intitulé du nouveau ministère (huit historiens membres du Comité scientifique de la CNHI avaient démissionné en juillet).

Raconter l’histoire de l’immigration au sein d’un musée national se confronte donc à un certain nombre d’obstacles : la Cité a comme objectif de « changer le regard que porte la société française sur l’immigration »,  ce qui suppose de traiter de la pluralité de la société française tout en essayant de maintenir un équilibre entre les différents vagues d’immigration de 1850 jusqu’à aujourd’hui. Or, dans l’exposition permanente « Repères », l’immigration postcoloniale est peu présente, ce qui peut paraître surprenant lorsque l’on sait que le projet de musée est né à la suite d’un mouvement civique de l’immigration postcoloniale à la fin des années 1980. D’autre part, un certain nombre de sujets « sensibles » sont traités avec une certaine sobriété : l’immigration clandestine n’est évoquée qu’à partir d’une série de photos de Bruno Serralongue sur les « sans papiers » de la Place du Chatelet et non d’un point de vue historique, la partie économique est très succincte et ne donne aucun chiffre ou indication sur l’apport de l’immigration à l’économie française au cours de l’histoire, la question de l’intégration est inexistante.

Il convient de préciser que l’histoire de l’immigration postcoloniale n’apparaît dans le champ académique que très récemment (dans les années 1990) au contraire de la sociologie, il s’agit d’une histoire en cours d’écriture et encore largement conflictuelle. La Mission de Préfiguration de la Cité Nationale se dote d’ailleurs d’un Comité scientifique, qui pour l’essentiel est constitué d’historiens ayant travaillé sur les immigrations européennes. Il est vrai également que les immigrations européennes sont beaucoup plus importantes en nombre sur l’ensemble des deux derniers siècles d’Histoire de notre pays, comme le souligne Jacques Toubon, Président de la CNHI. Mais il serait plus juste d’y voir une stratégie de contournement mise en place bien avant la présidentielle de 2007, et qui a permis la création et l’ouverture de ce Musée malgré un contexte d’hostilité. Mais pour surmonter ses divisions, une nation doit-elle s’interdire tout questionnement et débat portant sur son identité historique ?

 

     Les obstacles pour le futur Musée de l’histoire de France sont par conséquent évidents : il s’agit à la fois d’échapper à la confusion entre histoire et mémoire, et d’éviter l’imposition d’une histoire édulcorée, débarrassée de tout sujet dérangeant. L’Histoire est une science, elle ne connait pas de tabous ou d’interdits. C’est une construction intellectuelle problématisée et datée du passé, elle est « contestable », au sens scientifique du terme. De quelle façon la muséographie du Musée de l’histoire de France pourrait elle rendre compte de sa nature ? Pour ce faire, c’est une vision critique de l’histoire qu’il faut susciter chez les visiteurs, en rendant compréhensibles les débats historiographiques eux-mêmes. Il faut investir le musée dans une mise en culture de l’histoire[1] et donc inviter les citoyens dans les coulisses. Le musée, qui est un espace public, doit permettre l’expression des opinions, des débats, des interprétations que suscite l’histoire de France. En ce sens, la présentation univoque de l’Historial de Péronne ne suscite pas le débat, elle ne met pas en perspective pour le visiteur l’histoire de la Grande Guerre. L’Historial s’est laissé gagner par un humanisme victimaire au détriment de la nature explicative de l’Histoire.  Dans le même temps, c’est une vision linéaire du passé qui doit être remise en cause. La Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration présente dans son exposition permanente une histoire sur la longue durée qui donne l’image de vagues d’immigration qui depuis un siècle et demi, suscitent certes du rejet et de l’hostilité, mais qui finissent par s’intégrer. Cette vision simplifiée sous-tend les profondes divisions de la société française au sujet de l’immigration. Faut-il pour cela écarter le citoyen des débats historiques ? Le caractère pluriel et complexe de notre histoire conduit donc à un musée des « histoires de France » dans leurs temporalités multiples, dans leurs dimensions sociales et culturelles, dans leur distanciation avec le continuum événementiel.

Reste donc pour le futur Musée à inventer une nouvelle muséographie qui intègre les débats et les conditions de la production de la connaissance historique pour rendre compte aux publics de « la Fabrique de l’Histoire ». Le Musée de l’histoire de France doit être une interface avec « l’histoire en train de se faire », et ce d’autant plus qu’il aura un rôle important à jouer en direction des publics jeunes. C’est la pluralité des courants historiographiques et l’ensemble de la communauté des historiens qui devraient être associés à l’élaboration de son projet scientifique et culturel. Il s’agit de faire jouer au Musée un véritable rôle de médiation entre la recherche historique et le public. C’est à ce prix que le Musée de l’histoire de France pourra contribuer à aider les citoyens à faire face à leur Histoire, et à dépasser les enjeux mémoriels et politiques. Dès lors, le musée ne sera plus seulement une institution de conservation et de diffusion, mais une institution culturelle de formation du citoyen, et en interaction avec lui.

 

 

Pascal Ratier,

Chargé de programmation à la Cité des sciences et de l’industrie,

Diplômé de Science Po Paris, auteur d’un mémoire de Master sur les musées d’histoire



[1] Pour reprendre l’heureuse expression de Jean-Marc Levy-Leblond, Mettre la science en culture, Anaïs, 1986.

Publié dans Thème : Discours

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