Entretien avec Philippe Nieuwbourg, sur l'exposition permanente du Musée de l'informatique

Publié le par expologie







Le Musée de l’informatique a ouvert ses portes, il y a un peu plus d’un an, en haut de l'Arche de la Défense à Paris. Philippe Nieuwbourg,  « journaliste, entrepreneur, homme de réseau, bloggeur invétéré et analyste-observateur des technologies de l’information » comme il se définit lui-même, apporte son regard de jeune responsable de musée sur la manière dont il a conçu l’exposition permanente.

Site du Musée : www.museeinformatique.fr  

 







 


Amélie Gaucher : La devise du musée telle que vous l’énoncez est de « Connaître le passé, comprendre le présent, pour imaginer l’avenir ». N’y a-t-il pas contradiction entre la création d’une exposition permanente et l’incroyable évolution de ce qui est présenté, l’informatique ? Par exemple, quelle est la pièce la plus récente de l’exposition permanente ? Pourquoi avoir choisi de vous arrêtez à cette date ? Au fur et à mesure, comptez-vous réactualiser ces collections ?

Philippe Nieuwbourg : Justement, nous nous sommes beaucoup posé la question. Mais pourquoi un musée ne devrait-il présenter que des objets anciens et inamovibles ? Nous pensons au contraire qu’un musée peut raconter le passé et ouvrir une porte sur le futur. Les objets les plus récents présentés sont des objets du futur, comme un système de paiement par carte bancaire sans contact, l’Internet des objets… Nous faisons évoluer cette dernière vitrine en permanence afin de présenter de nouveaux objets. C’est d’ailleurs une demande des visiteurs qui après avoir appris le passé, souhaitent que nous leur expliquions l’avenir. C’est le propre d’un musée centré sur une thématique d’actualité, proche des visiteurs.

 

A.G. : Nous touchons là à une des difficultés inhérentes à un musée tel que le musée de l’informatique. En effet, en tant qu’expert de cette discipline, comment faîtes-vous pour concilier objets de mémoire, témoins d’un passé et technologies qui se réinventent chaque jour ? Par exemple, à quelle fréquence introduisez-vous des nouveaux objets au sein de l’exposition permanente ? Pourrait-on la qualifier d’exposition permanente d’« évolutive » ?

Philippe Nieuwbourg : J’introduis de nouveaux objets chaque mois, pour plusieurs raisons : soit parce que la collection s’enrichit et que nous remplaçons un objet par un autre, plus intéressant du point de vue historique, soit parce que nous identifions une nouvelle technologie susceptible de « rentrer au musée » et nous la présentons aux visiteurs. Enfin, nous pouvons aussi à cette occasion retirer des objets qui se révèlent moins intéressants que prévus.

L’exposition permanente est tout à fait évolutive. Je ne conçois pas un musée de l’informatique comme statique. Nous faisons également évoluer régulièrement les cartels, les vidéos, les diaporamas, les films projetés… Un visiteur qui revient doit pouvoir me dire « il y a beaucoup de choses nouvelles » ; je considère alors que j’ai bien fait mon travail.

 

A.G. : Les objets appartenant aux collections sont-ils en état de marche ? Est-ce important ? Le visiteur peut-il utiliser les machines qui sont exposées ?

Philippe Nieuwbourg : Non pour la plupart, surtout les machines qui datent d’avant les années 1980. Ce n’est pas important à notre avis, car ces machines sont d’une part très limitées (plus proche d’une calculatrice que d’un ordinateur tel qu’on le connaît aujourd’hui), et surtout les visiteurs ne connaissent pas leur fonctionnement. C’est un peu comme si l’on proposait aux visiteurs du musée de l’air de piloter un avion ou un hélicoptère, ce serait catastrophique pour les machines ! Nous réalisons en revanche ponctuellement des démonstrations.

 

A.G. : Comment ces démonstrations prennent-elles forme au sein de l’exposition permanente ? Comment choisissez-vous les machines qui feront l’objet de ces démonstrations ? Comment les visiteurs en sont-ils avertis ? A quelle fréquence réalisez-vous ces démonstrations ?

Philippe Nieuwbourg : Là encore c’est une démarche plutôt empirique. Je choisis les machines essentiellement en fonction du couple : celles qui fonctionnent / celles que je sais faire fonctionner. Nous réalisons ces présentations à l’occasion de journées spéciales que nous annonçons aux visiteurs à l’entrée et à nos contacts (newsletter gratuite via le site web), comme les journées du patrimoine, le 14 juillet, le 1er janvier… Nous le faisons 5 ou 6 fois par an.

Ce qui est intéressant, c’est la manière de réagir des visiteurs. Lorsque toutes les machines sont éteintes, ils regrettent parfois de ne pas pouvoir les allumer et espèreraient savoir les faire fonctionner. Quand nous présentons des démonstrations, le visiteur est également déçu car il constate qu’il n’a pas les compétences pour les piloter. Et par ailleurs, il constate qu’il fallait une énergie incroyable et des compétences techniques pointues pour réaliser des choses très simples comme afficher un texte à l’écran ou faire une addition. C’est un peu comme si au lieu de vous faire essayer une voiture, vous étiez devant un tas de pièces détachées et qu’il fallait construire la voiture avant de l’utiliser… la plupart jetteraient l’éponge.

 

A.G. : Vous semblez insister sur le fait que le musée de l’informatique est destiné à un très large public. En termes de discours, d’écrits au sein de l’exposition permanente, quel type d’information souhaitez-vous transmettre à travers les panneaux explicatifs, les cartels renseignant les objets ?

Philippe Nieuwbourg : Le moins d’informations techniques possibles ! Le musée n’est pas destiné aux informaticiens ! Nous essayons de nous focaliser sur l’usage et sur les anecdotes permettant de comprendre le fonctionnement et l’utilité de chaque machine, en la comparant notamment à un objet connu. Nous exposons par exemple une armoire mémoire des années 1960. Elle contient 16 Ko de mémoire, et nous expliquons donc que dans une clef USB actuelle de 1 Go, il y a l’équivalent de 32768 armoires de 300 kg !

 

A.G. : Le recours à l’anecdote est-il un moyen efficace pour capter l’attention des publics non spécialisés et des jeunes publics ? Ce type de discours est-il compatible avec l’image « sérieuse » dont on se fait d’une exposition permanente de musée ? Cette forme est-elle à réinventer ?

Philippe Nieuwbourg : En effet, j’ai constaté que les visiteurs, surtout les non-spécialistes qui constituent l’essentiel de notre public, sont beaucoup plus intéressés par les histoires que par les détails techniques. Comment les machines étaient-elles utilisées ? A quoi servaient-elles ? Qui les utilisaient ? Voilà les questions que se posent les visiteurs. Plus la visite est émaillée d’anecdotes, plus elle est vivante. Nous avons la chance d’être sur un domaine où les machines présentées au musée ont été utilisées parfois il y a plusieurs décennies par des personnes encore vivantes et qui peuvent le raconter. Nous avons d’ailleurs un programme complet d’interviews vidéo qui permettent aux « anciens » de raconter, de manière vivante et réelle, comment ces machines étaient utilisées. Imaginez une vidéo des pharaons égyptiens racontant pourquoi et comment ont été construites les pyramides ! Ce serait autrement plus vivant.

Concernant la question du « sérieux »… je ne suis pas un ayatollah de la muséologie. Je n’ai fait aucune étude dans ce domaine, et je découvre le sujet « sur le tas ». Je constate d’ailleurs que les théories développées cherchent à s’appliquer de la même manière ou presque à des gravures rupestres et à des machines mécaniques d’il y a 50 ans… J’ai passé trop de temps, tiré par mes parents dans mon enfance, dans des musées qui ne m’ont apporté que l’ennui. Nous avons ici essayé de faire, avec la limite de nos moyens modestes, le contraire de ces visites « barbantes ». Je ne dis pas qu’il faille réinventer la muséologie, je n’ai pas cette prétention. Mais sans doute doit-elle être adaptée aux sujets traités. Et le côté ludique et interactif d’un musée de l’informatique ne me semble pas incompatible avec des projets de recherche et de conservation menés en parallèle.

 

 

Juillet 2009

 

Publié dans Thème : Objets

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