Entretien avec Alexandre Delarge, Engagement et participation de l'Ecomusée du Val de Bièvre

Publié le par expologie

 




Alexandre Delarge est Directeur de l’Ecomusée du Val de Bièvre


L’écomusée du Val de Bièvre est tout entier tourné vers le traitement des sujets d’actualités et la participation citoyenne. Pas d’exposition permanente mais une programmation ambitieuse d’expositions temporaires engagées et d’expositions participatives, une politique de collecte patrimoniale du contemporain reposant sur des critères forts et non pas sur une volonté de conserver le plus possible… cet établissement localisé à Fresnes apparaît comme assez atypique.

Le site de l’écomusée : www.ecomusee-valdebievre.fr

 

 

1/ Les formats d’exposition

 

- Amélie Gaucher : Contrairement à d’autres écomusées, l’écomusée du Val de Bièvre n’a pas d’exposition permanente. Quelles ont été les principales raisons motivant ce parti pris muséographique ? Est-ce là une liberté qui vous permet d’être plus proche du terrain, d’être plus en phase avec l’actualité du territoire ?

- Alexandre Delarge : Effectivement, l’écomusée de Fresnes n’a pas d’exposition permanente. Il en a eu une, qui a été ouverte en 1994 dans un espace de 90 mètres carrés, mais jamais inaugurée. Cette exposition permanente traitait pour partie de l’histoire de Fresnes et de la ruralité et, en particulier, de la ferme dans laquelle est établi le musée. C’était un peu décalé par rapport aux enjeux actuels, et puis aussi par manque de place on a fini par décider de transformer l’espace dédié à l’exposition permanente en un espace d’expositions participatives.

Mais c’est vrai que la DRAC est très attachée à la notion d’exposition permanente. Pourtant ce n’est pas ce qui fait vivre les musées. Notre solution c’est à terme de créer un lieu permanent d’expositions.  Aujourd’hui il n’y a pas une idée assez construite de la banlieue pour faire une exposition permanente, en revanche on peut présenter dans un lieu permanent des objets anciennement ou récemment acquis. Les sujets qu’on peut traiter dans les expositions temporaires sont plus larges et moins figés, ce sont des sujets d’actualité alors que le permanent c’est forcément stable, c’est du domaine de l’acquis.

 

- A.G. : Les premiers écomusées sont nés dans le contexte de la Nouvelle Muséologie, mouvement qui souhaitait faire de la prise en compte et de la participation des publics un des principes du musée. Au sein de l’écomusée du Val de Bièvre, de quelle manière la participation des publics peut-elle se concrétiser ? Plus globalement, l’espace musée est-il adapté à cette démarche ?

- Alexandre Delarge : A Fresnes, la participation s’illustre par le fait de réaliser des expositions de courte durée en collaboration avec les habitants du territoire. Ainsi, on peut faire remonter du terrain des sujets qui intéressent les gens. Cela nous permet de construire une représentation du territoire. La participation peut être aussi la collaboration. Ainsi, pour l’exposition des Castors de L’Hay-les-Roses, ce sont les habitants qui ont entièrement choisi les textes et les objets. La participation c’est un jeu de co-construction.

La participation est née au Creusot, soutenue par Hugues de Varine, mais elle n’est pas portée par les musées en France. Un musée ne peut pas être participatif si on ne pense pas sa structure physique et son fonctionnement pour cela. Un musée est là pour diffuser un savoir, c’est un outil de diffusion, ou en tout cas on les a fabriqués pour cela. Et on voudrait tout d’un coup qu’un musée de diffusion devienne un musée d’action ? La formation des personnels des musées ne va pas non plus dans ce sens là… Et il n’y a pas seulement ces aspects fonctionnels, il y a aussi les représentations des élus, des habitants, sur ce à quoi la société pense qu’un musée doit servir.

 

- A.G. : Chaque année, combien d’expositions l’écomusée présente-t-il ? Combien de temps durent-elles ?

- Alexandre Delarge : Il y a entre trois et quatre grandes expositions tous les deux ans et trois ou quatre petites expositions par an. Les grosses expositions durent entre six et huit mois. Elles ne devraient pas durer au-delà de six mois. Du point de vue de la communication, les petites expositions permettent quant à elles de relancer les inaugurations, les médias.

 

 

2/ La constitution des collections : collecte participative et exposition temporaire, les deux versants d’un même projet.

 

- A.G. : Pouvez-vous nous expliquer les conditions de conservation des objets collectés et le rythme des acquisitions ?

- Alexandre Delarge : On collecte peu parce qu’on n’est pas un musée d’objets et qu’on n’a pas beaucoup de place dans nos réserves. Les réserves sont trop petites, pas aux normes, les bâtiments ne sont pas hors air. Récemment, quarante sept photos sont entrées dans la collecte. Cette année, il y a eu soixante numéros. Cela impose des contraintes mais à quoi çela sert d’avoir dix milles objets ?

 

- A.G. : Ce projet remonte à 1978. Au départ, les acquisitions de l’écomusée se rattachaient à l’activité agricole, puis à l’école et à la vie locale et dernièrement aux thématiques de la banlieue et de l’urbanité. Comment définissez-vous les orientations de la constitution des collections ?

- Alexandre Delarge : Ma position c’est de restreindre le champ de la collecte, et de faire de la collecte participative. En 1999, l’écomusée de Fresnes a été un des premiers musées en France a avoir fait une exposition sur l’immigration. En 2000, on a fait une collecte participative avec restitution des objets en 2001. Quatre-vingt personnes sont venues à la collecte et ont présenté cent vingt objets. Sur tous les adultes ayant participé, aucun n’était de nationalité étrangère alors que l’affiche annonçant l’événement leur était destinée. Mais au moins les gens sont venus d’eux-mêmes.

Je pense que le musée est considéré comme un outil de construction d’une identité d’un territoire français. Et ma question est alors « est-ce que moi, Maghrébin, je peux amener un objet fresnois, produit à Fresnes, représentatif d’une spécificité fresnoise ? ». C’est la question de l’identité qui émerge de nouveau.

 

- A.G. : Cette collecte est-elle une façon d’écrire l’histoire matérielle de ce territoire, de lui façonner une identité ?

- Alexandre Delarge : Ecrire l’histoire matérielle, oui, façonner une identité, non. Ca ne me dérange pas de dire qu’on construit une idée du territoire, des liens existent pas entre les habitants. Le terme de lien est juste. C’est la question sous-jacente, avec celle de la mondialisation, des sociétés urbaines contemporaines, à celle de l’identité. La question c’est, dans quelle mesure on se sent faire partie d’un territoire de banlieue ? C’est une vraie question ethnographique ancienne et il n’y a pas, à ma connaissance, de travaux contemporains réalisés sur cette question.

 

- A.G. : Plus particulièrement, pouvez-vous nous expliquer les procédures de choix de ces objets ?

- Alexandre Delarge : Après cette première collecte participative, nous avons défini deux thématiques : la communication (la communication écrite, le transport, etc.) et la transmission, auxquels nous avons ajouté la thématique de la vie sociale. Beaucoup d’objets étaient issus d’un héritage, d’une mémoire, d’un passé construit, comme par exemple un disque des Beatles. Tout cela rend compte de la façon dont les gens conçoivent un musée, de ce qui est recevable pour un musée comme lieu de transmission. Dans ce cas, la participation c’est le fait que les gens amènent des objets et que nous avons mené une réflexion, une analyse, à partir de l'ensemble de ces gestes individuels.

Ce n’est pas toujours tenable mais pour chaque objet collecté on essaie de réaliser un entretien avec la personne qui l’a utilisé. Il faut qu’il y ait une histoire de l’objet. L’entretien permet d’établir une notice biographique de l’objet. Il y a des entretiens qui durent une heure et demie sur une carte orange ou un poste de télévision portable car on aborde les modes de vie, le statut de la femme, etc. A l’écomusée, on commence à avoir réellement une perception des habitants, des liens sociaux, des représentations, des modes de vie. Les objets en sont les témoins. Le savoir des gens est un savoir chaud. Par ailleurs, on a aussi des objets techniques importants.

 

 

3/ L’engagement des expositions temporaires contre les savoirs acquis et stables d’une improbable exposition permanente

 

- A.G. : En parcourant les archives des expositions de l’écomusée du Val de Bièvre, on a le sentiment d’un engagement de l’institution à travers des expositions qui traitent de sujets sensibles. N’est-ce pas rendre au média exposition sa vocation que d’être un espace d’échange, de discussion entre les citoyens ?

- Alexandre Delarge : Le choix des sujets n’est jamais neutre. Le musée n’est jamais neutre. Le musée fait le choix des objets, de ce qu’il dit, d’une présentation, d’un rapport au savoir, à la matérialité. Il faut l’assumer. Le choix des thèmes est déjà un engagement et génère une prise de position plus ou moins claire.

Pour l’exposition sur les gens du voyage, il fallait trouver l’équilibre entre la vérité brute et la façon de la dire. Moi je ne suis pas dans la douleur, dans la provocation, parce que l’écomusée a un public d’habitués et un public qui change selon le thème. Pour l’exposition sur les travailleurs pauvres, on a eu pleins de refus d’enquête. Il n’y avait pas de spécificité du territoire sur ce thème mais toutes les interviews ont été faites avec des gens du territoire. Dans toutes nos expositions il y a un ancrage local. On a travaillé avec un ethnologue, un sociologue et un économiste.

L’exposition la plus engagée était celle des travailleurs pauvres. Il faut savoir travailler la limite, on n’est pas là pour faire de la militance, on doit trouver la limite maximale de l’engagement.  A la suite de cette exposition, le public nous a fait deux types de remarques. Certains ont dit que l’exposition n’était pas assez engagée alors que pour d’autres elle était trop engagée. Donc, on avait trouvé la bonne limite.

Pour l’exposition sur les femmes on a fait des entretiens avec des jeunes filles sur le passage à l’âge de la femme. Ce système a permis de montrer des points de vue différents et de ne pas les écraser. Des femmes ont dit qu’elles retrouvaient la diversité, il y avait un propos porté. Ca permet d’ouvrir un débat. C’est aussi ça notre position. La parole vécue est forcément une parole vraie car le propos d’une personne est indéniable. Mais à partir de ces paroles l'écomusée refait un travail de construction en sélectionnant et assemblant les phrases qui lui paraisse représentatives d'une parole commune. Le problème n’est donc pas celui de la vérité mais de la valeur.

Il faut pouvoir donner des informations mais pas tous les points de vue. Il faut être honnête et ne pas tricher sur les chiffres. Au point de vue du savoir, l’exposition est un média pauvre. L’exposition transmet éventuellement l’envie d’aller plus loin. L’exposition devrait être un espace de déambulation avec un autre rapport au savoir, un rapport affectif. On est là pour poser des questions et pas forcément pour donner des réponses. La vraie conclusion de l’exposition aurait été de dire essayons de penser les choses autrement.

 

 

Entretien réalisé le 21 juillet 2009

Publié dans Thème : Discours

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