La fréquentation des expositions permanentes est-elle dépendante de la programmation des expositions temporaires ?

Publié le par expologie


                           

                                      A propos de la Cité de l’architecture & du patrimoine


Chaque année, c’est plus de trente expositions temporaires sur Paris et la région parisienne qui accueillent plus de 100 000 visiteurs. Les expositions temporaires sont donc pour les musées un enjeu majeur, non seulement par les recettes qu’elles génèrent, mais aussi parce qu’elles permettent de communiquer sur l’institution et d’alimenter les expositions permanentes en nouveaux publics. Bien entendu, cette « recette » ne fonctionne pas à tous les coups. De plus, on comprend bien que le Musée du Louvre, ou le Musée d’Orsay, de par la notoriété internationale de leurs collections n’ont pas les mêmes problèmes que les autres pour attirer des visiteurs. Mais qu’en est-il des autres musées ? Nous avons réalisé une série d’études à propos des collections permanentes de la Cité de l’architecture & du patrimoine afin de mieux comprendre quels publics venaient et quel impact la programmation événementielle pouvait avoir sur la fréquentation des collections permanentes.

 

 

1. Les publics des expositions permanentes

 

Installée dans l’aile Est du Palais de Chaillot au Trocadéro à Paris, la Cité de l’architecture & du patrimoine regroupe dans ses collections permanentes l’ancien Musée des Monuments Français, créé par Viollet le Duc à la fin du XIXème siècle et développé ensuite par Paul Deschamps lors de l’Exposition Internationale de 1937, et l’Institut Français de l’Architecture chargé de promouvoir la création architecturale contemporaine. Fermé en 1995, le Musée a rouvert en 2007 avec trois galeries permanentes : la « Galerie des moulages » présente l’architecture civile et religieuse française du XIIème au XVIIème siècles, la « Galerie d’architecture moderne et contemporaine » se consacre à la période depuis la révolution industrielle jusqu’à nos jours, et enfin la « Galerie des peintures murales et des vitraux » expose des relevés de fresques du XIème au XVIème siècles. Ainsi la Cité a pour mission d’une part de valoriser et de présenter aux publics ses collections liées au patrimoine français, et d’autre part de promouvoir la création architecturale actuelle.

A son ouverture en septembre 2007, la Cité connait pendant six mois des taux de fréquentation élevés. Tout se passe comme si les expositions permanentes fonctionnent comme une exposition temporaire, provoquant le même effet de curiosité et de nouveauté, puis au bout de cinq à six mois la fréquentation chute sensiblement et se stabilise. Plusieurs Musées comme le Musée Guimet, le Petit Palais ou le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris ont connu ce même processus dans les années 2000 suite à leur réouverture.

Deux ans plus tard, la Direction du Musée des Monuments Français a voulu mieux connaitre le public des collections permanentes afin d’améliorer la muséologie. A cet effet, nous avons réalisé des profils de public par questionnaires qui comprenaient notamment des pyramides d’âge, des catégories socioprofessionnelles ou les usages des collections permanentes par les visiteurs. Notre enquête, réalisée entre deux programmations d’expositions temporaires, montre que le public est majoritairement constitué de jeunes en situation scolaire et de groupes d’adultes plutôt âgés, et enfin pour les  visiteurs individuels, d’adultes âgés de plus de cinquante ans, et pour la plupart à la retraite. Ce public est déjà très intéressé par le thème du patrimoine : il vient pour des œuvres ou des périodes historiques très précises et passe beaucoup plus de temps que la moyenne des visiteurs dans les collections (plus de deux heures, alors que la durée moyenne d’une visite d’exposition est d’une heure à une heure trente). En outre, ce sont souvent des primo-visiteurs, qui viennent donc pour la première fois, et qui ne connaissaient pas l’existence avant 1995 de l’ancien « Musée des Monuments Français ».

Que s’est il passé ? Notre hypothèse, car nous n’avons pas de données réalisées à l’ouverture de la Cité, est que les actifs, c'est-à-dire les adultes âgés de 25 à 50 ans accompagnés ou non d’enfants, après une période de « curiosité » liée à l’ouverture, viennent ou reviennent peu voir les collections permanentes de la Cité de l’architecture. D’une certaine manière, le public s’est « contracté » progressivement sur son « noyau dur », un public de connaisseurs ou d’amateurs éclairés du patrimoine qui disposent du temps nécessaire à la visite.

 

 

2. Les publics des expositions temporaires

 

Quel rôle les expositions temporaires ont-elles pu jouer à la Cité ? Depuis l’ouverture, deux grandes expositions ont pu alimenter les collections permanentes en nouveau public : « Vauban, bâtisseurs de Roi Soleil » programmée de novembre 2007 à février 2008, et « Dans la Ville chinoise » visible pendant l’été 2008. Par l’intermédiaire des données qui sont recueillies par la billetterie, nous avons pu montrer qu’une quantité importante du public qui était venu pour ces expositions a également visité les collections permanentes. La programmation temporaire a donc été en quelque sorte un élément déclencheur pour la visite des collections permanentes. En ce qui concerne les autres expositions temporaires programmées, celles-ci étaient axées sur la création architecturale contemporaine et n’ont pas reçu le même succès : leurs visiteurs se sont recrutés surtout parmi les visiteurs des collections permanentes. Ce ne sont donc pas de nouveaux visiteurs, et les niveaux de fréquentation atteints ont été bien moindres que pour les précédentes. Il semble donc que la synergie entre les collections permanentes et la programmation des expositions temporaires soit un élément majeur pour que le système fonctionne. Il existe pour l’instant une certaine « étanchéité » entre ces deux publics, celui lié au patrimoine, et celui plus intéressé par l’architecture contemporaine (beaucoup moins nombreux).

Le cas de l’exposition « Le Grand Pari(s) » est à ce titre intéressant : la Galerie des moulages accueille cette exposition depuis fin avril 2009. Elle présente dans dix modules le résultat de la consultation internationale voulue par le Président Nicolas Sarkozy pour un nouveau projet d’aménagement global de l’agglomération parisienne. Lancée avec fracas par une conférence de presse du Président, l’exposition, en accès gratuit, a accueillie une foule considérable les deux premiers mois. Nos enquêtes ont montré que ce public est très différent de celui des collections permanentes : majoritairement parisien, (ce qui suggère que le projet a peu intéressé la banlieue), souvent porteurs d’intérêts pour l’architecture, (architectes, urbanistes ou proches), il passe très peu de temps dans l’exposition, (en moyenne moins d’une heure), et n’en profite pas pour visiter les collections permanentes. Bien entendu, la gratuité a pu renforcer cette « étanchéité ». Mais l’effet « actualités », et l’absence de résonnance, de dialogue entre cette exposition, très abstraite pour le public, et les collections permanentes y ont également contribués.

 

 

3. Que pouvons-nous en conclure?

 

Tout d’abord, l’exposition crée son public. Dans cette optique, les collections permanentes, surtout pour la partie historique, fonctionnent comme un Musée des Beaux Arts : le public est en manque de repères qui pourrait donner du sens à sa visite, et le rapport entre les œuvres et le public est essentiellement de l’ordre de la contemplation, de l’esthétique. De fait, le visiteur est plutôt connaisseur, car comme nous le disait un interviewé, « je n’ai pas besoin d’aide à la visite,  ou de guide, car je pourrais l’être moi-même ». Dans le même registre, les expositions temporaires s’adressent à un public spécifique, intéressé par la création architecturale contemporaine : elles ne cherchent pas à en élargir le public.

Par conséquent, les expositions temporaires ne jouent pas le rôle de « locomotive » pour les collections permanentes. Elles ne font pas lien entre passé et présent. Les différents publics cohabitent sans se croiser. Dans cette optique, l’association entre architecture et patrimoine voulue dans le projet initial ne fait pas encore sens, car les thèmes  et les modes de communication développés dans le permanent et le temporaire sont trop éloignés pour créer une synergie.

Enfin, les collections permanentes sont « furtives ». Par exemple, la Cité a réalisé une campagne d’affichage en février 2009 dans le métro qui n’a eu qu’un impact limité. Nous avons pu en mesurer l’effet en analysant les chiffres de fréquentation. Il semble que les collections permanentes de la Cité ne soient pas reçue par les visiteurs potentiels comme une offre « lisible », qui s’adresse à eux : le public ne mesure pas, ne comprend pas exactement la nature de cette offre. On comprend donc bien que la programmation des expositions temporaires ne suffira pas à assurer la fréquentation des collections permanentes. A ce titre, la Cité doit s’éloigner du projet de Viollet le Duc, celui d’un « Musée de Sculpture Comparée » regroupant un ensemble d’ornementations et de constructions provenant du territoire français à des fins d’analyse comparée d’histoire de l’art. Elle doit au contraire terminer la réalisation de son projet actuel : celui d’un Musée d’histoire de l’architecture et du patrimoine enracinée dans les sociétés et les territoires.

 

 

Pascal Ratier

Chargé de programmation à la Cité des sciences et de l’industrie

Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris

Publié dans Thème : Discours

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