Entretien avec Christel Le Delliou pour Dialogue dans le Noir

Publié le par expologie

 




Présentation de l’exposition, par Christel Le Delliou, Responsable des expositions temporaires du Vaisseau

 

     Les centres de sciences comme le Vaisseau fondent leur muséographie d’exposition sur l’interactivité, la manipulation… D’autant plus que le public cible du Vaisseau est constitué de jeunes de 3-15 ans ainsi que leur famille et que le jeu est la méthode d’apprentissage et d’éveil aux sciences et techniques annoncée ; « Apprendre en s’amusant » et « il est interdit de ne pas toucher » sont les deux credo du Vaisseau.

     D’avril 2008 à mars 2009, le Vaisseau propose une expérience originale autant pour les visiteurs que pour la muséographie. Dialogue dans le noir est une exposition-parcours dont le concept a été crée en 1988 en Allemagne par le Dr Andreas Heinecke.  L’idée a été de rapprocher les visiteurs du monde du handicap visuel en les plongeant par groupe de huit pendant une heure dans le noir total et guidés par une personne mal ou non-voyante. Ils traversent quatre salles simulant des univers du quotidien grâce aux objets, aux sons et aux odeurs : une forêt, un bateau, une ville et un bar. L’exposition a comme but de faire approcher aux visiteurs voyants la façon dont les aveugles abordent ces objets dans leurs environnements, somme toute communs aux voyants. Les objets prennent alors une nouvelle dimension : d’une chose inerte, statique et fonctionnelle, l’objet devient repère, balise et sécurisation.

     Muséographiquement, c’est la révolution. Alors que la vue est le sens le plus communément admis dans les musées, ce concept propose une nouvelle approche de l’exposition. Le visiteur n’a plus à regarder ; il a à donner confiance à ses autres sens : toucher, ouïe, goût, odorat. C’est là que l’aventure devient singulière. Car plus qu’une sensibilisation au handicap et surtout à l’opposé d’un moment de compassion voire pathétique, c’est une expérience sensorielle et personnelle que vit le visiteur. C’est d’abord lui qu’il doit apprendre à connaître dans cette situation extra ordinaire avant de se laisser guider par les autres. Notons aussi que l’offre d’exposition temporaire devient alors une pratique sociale qui présente les sciences (en l’occurrence humaines) comme une aventure entre personnes.

     Le Vaisseau, qui se veut plus un lieu de questionnements que de réponses, souhaite de plus en plus présenter des expositions temporaires dans lesquelles le visiteur se sente immergé dans un espace-temps où ses sens seront titillés et des émotions déclenchées. Outre la scénographie et le design des éléments, la démarche pédagogique empruntée peut et doit également provoquer des émotions : essai/erreur constructive, mise en situation, expérimentation… Bien sûr le contenu scientifique, qui est à la base de tous ces questionnements sur sa mise en exposition, est présent mais plus par l’éveil et la curiosité qu’ils suscitent que comme des connaissances exposées et imposées. Ainsi, fort d’une expérience sensitive et lorsqu’il se retrouvera dans une situation physique passive, nous parions que le visiteur sera plus réceptif au contenu ou plus ouvert à la réflexion sur le monde qui l’entoure.

 

 

Entretien avec Christel Le Delliou et Perrine Gaillet, stagiaire sur les évaluations

 

- Nicolas Blémus : Le sujet de Dialogue dans le noir est plutôt difficile et même presque tabou pour un grand nombre de personnes. Le dispositif original que vous utilisez est-il lié à cette difficulté, une manière de la contourner ?

- Christel Le Delliou : Ce qui nous a tout de suite plu dans le concept d’Andreas Heinecke est l’immersion du visiteur dans une expérience de visite très particulière. Cette immersion sert une problématique qui fait partie des préoccupations du Conseil Général du Bas-Rhin depuis la création du Vaisseau : stimuler l’ouverture au monde et donc le dialogue entre les personnes.

Ce rapprochement se fait par une programmation biculturelle, destinée aux Français comme aux Allemands avec pour but l’échange entre les cultures des deux pays, mais également par l’ouverture du Vaisseau aux personnes en situation de handicap. Déjà, dans nos expositions permanentes, nous proposons deux parcours de sensibilisation aux handicaps : un parcours à faire en fauteuil roulant, et un petit parcours dans le noir de 10 minutes sans guide. Dans ce cadre, le concept de Dialogue dans le noir d’Andreas Heinecke nous paraissait pédagogique, ludique et attractif et donc aller de soi pour une présentation au Vaisseau.

Quant à l’idée elle-même de Dialogue dans le noir, mon avis est qu’Andreas Heinecke n’a pas cherché à contourner la difficulté du sujet. Au contraire, il la prend à bras le corps en étant radical : ie plonger les visiteurs dans le noir. Il se trouve que cette façon radicale est en même temps très attractive (qui n’a jamais été intrigué par le noir ?). Mais la force du traitement expographique du sujet est qu’elle est avant tout pédagogique. Car l’aventure a deux piliers : dialoguer avec des personnes en situation de handicap, mais avant cela, être confronté à sa propre réaction pour imaginer celle des autres. Et quand vous dites que le sujet est difficile, il l’est par la non-connaissance qu’on en a, par l’image que cela nous renvoie (la peur de perdre la vue un jour) mais la non-voyance est un handicap où l’empathie et la sympathie sont réelles de la part des personnes tous âges confondus - au contraire de la malvoyance, qui est un handicap bien moins connu et donc moins compris.

 

- Nicolas Blémus : On peut assimiler le dispositif de Dialogue dans le noir à celui décrit par Florence Belaën dans l’analyse qu’elle propose des expositions d’immersion, puisque le visiteur est conduit à « vivre le propos de l’exposition »[1]. Mais justement, l’appréhension et la compréhension de l’univers des mal et non-voyants peut-il tout entier tenir dans le dispositif que vous avez choisi ?

- Christel Le Delliou : Evidemment, la problématique toute entière de la mal et non-voyance ne peut pas tenir dans ce concept. La visite au Vaisseau ne présente que certains aspects du handicap visuel et ce pour 2 raisons.

La première est médicale. Vous pouvez être diagnostiqué non-voyant médicalement et être ébloui par la lumière ou encore discerner des formes. Dialogue dans le noir est donc une forme radicale de la cécité, cependant il n’est pas représentatif de la vision de nombreuses personnes en situation de handicap visuel. L’autre raison à souligner est que la visite d’une heure permet de déambuler dans les différentes salles et de dialoguer en fin de parcours avec son guide. Et vous vous doutez bien qu’en une heure, toute la problématique (médicale, sociale, humaine…) ne peut être abordée.

Quoiqu’il en soit, l’expérience est assez forte pour qu’elle fasse réfléchir les visiteurs sur ce monde finalement méconnu et même si on ne pointe que certains aspects, elle permet de mieux comprendre que l’espace dans lequel nous évoluons est bien différent pour une personne qui doit utiliser d’autres sens ou qui a d’autres contraintes.

 

- Nicolas Blémus : Dans Dialogue dans le noir, est-on invité à mettre à distance l’expérience de visite que l’on vit ou bien tout le principe de l’exposition est-il là, dans la plongée dans le noir ? Dans les deux cas de figure, à quoi servent alors les guides : sont-ils là pour faire vivre l’expérience de visite ou bien pour faire relativiser celle-ci au visiteur ?

- Christel Le Delliou : Pour vous répondre, je me dois de détailler ce fameux parcours de visite. Imaginez-vous en tant que visiteur. Vous vous présentez à l’entrée de Dialogue dans le noir à l’heure à laquelle vous avez réservé. Vous êtes accueilli dans le cocon par un guide qui est là pour vous accompagner dans la compréhension des ateliers proposés : écrire son prénom en braille, écouter une séquence de film en audiodescription, jouer aux dominos tactiles. Le cocon est un espace en pénombre dont le but est que les visiteurs soient préparés à leur « plongée dans le noir », comme vous le dites. Au bout de 15 minutes, un autre guide appelé le passeur vous accueille dans un autre petit sas et vous donne une canne blanche en vous expliquant comment vous en servir. Puis il vous demande de suivre le mur qui vous plonge petit à petit dans le noir total. Un dernier guide, qui sera le vôtre pendant une heure, vous accueille dans le noir cette fois, se présente et vous fait parcourir les trois premières salles. Il peut vous tenir la main dans les passages plus étroits, il parle afin que vous ayez un repère sonore, il sera plus attentif aux personnes qui paraissent plus angoissées. Et pour info, il est aussi capable de faire sortir une personne prise de panique évidemment. Une fois arrivé dans la 4ème salle, le bar, toujours dans le noir, un guide/barman vous sert à boire si vous le souhaitez et pendant 10/15 minutes, vous êtes assis autour d’une table à discuter et boire un verre avec votre guide. Il vous invite ensuite à suivre un dernier mur qui vous ramène à la lumière dans un sas transitoire avant de de nouveau être dans le cocon où vous pouvez continuer les ateliers.

Il me semble que l’entrée dans le cocon, l’entrée dans le noir et les trois premières salles sont un saut dans l’inconnu qui peut parfois paniquer, angoisser, mais aussi attirer. Quoiqu’il en soit, personne n’y est insensible. Les divers guides sont là pour vous rassurer, pour vous accompagner, pour vous guider (ce qui est l’inverse de la vie de tous les jours où les personnes mal ou non voyantes sont en général guidées).

En général, c’est dans le bar que les visiteurs prennent de la distance car on leur demande de verbaliser leur visite et le guide peut répondre à des questions très concrètes. Ils sortent de l’expérience à vivre pour essayer de l’analyser (et s’analyser eux-mêmes) et deviennent sensibles à l’échange avec le guide, donc au guide, donc au monde du handicap visuel. C’est à ce moment-là qu’ils s’émeuvent, qu’ils s’interrogent…

 

- Nicolas Blémus : A la sortie de Dialogue dans le noir, les visiteurs sortent-ils dérangés par l’exposition, dérangés dans leur vision de l’univers des mal et non-voyants ? Quels contenus ont été acquis par eux, si l’on peut parler de contenus ? Avez-vous réalisé des évaluations ? Un livre d’or, etc. ? Avez-vous noté des différences au niveau de la réception entre les différents publics ?

- Perrine Gaillet, stagiaire Evaluation au Vaisseau : En offrant aux visiteurs de vivre l’expérience de la cécité, Dialogue dans le Noir a évidemment pour but de changer les mentalités et de favoriser la tolérance vis-à-vis des déficients visuels. Dans ce but, une étude a été menée au sein du Vaisseau pour mesurer cet impact sur les visiteurs. Il en ressort qu’après cette expérience, le public paraît plus réceptif au handicap, 99,1% des répondants estimant qu’ils ont le sentiment de mieux comprendre ce que ressent un aveugle. De même, près d’un visiteur sur deux (48,9%) est prêt à se montrer plus attentif aux sujets concernant les personnes handicapées, et près d’un visiteur sur trois (29,5%) est enclin à modifier son comportement face à une personne handicapée. Leur vision de l’univers des mal- et des non-voyants change. L’exposition rapproche assurément les personnes valides des personnes invalides et l’objectif de sensibilisation au handicap visuel est atteint.

Cette même remarque peut se faire à la lecture des différents livres d’or de Dialogue dans le noir. Nous y remarquons en effet la présence très fréquente des adjectifs « riche, enrichissant, inoubliable, exceptionnel, formidable, impressionnant, surprenant, remarquable, pédagogique », ce qui montre que la visite a profondément marqués les visiteurs. La plupart des commentaires laissés à la fin de la visite comportent également des remerciements vis-à-vis des guides, ce qui prouve que la personne non-voyante joue un rôle essentiel dans la réussite de l’exposition. Certains n’hésitent pas à dire que la visite fut perturbante ou qu’ils ont pris conscience de la difficulté de vivre avec un handicap.

Le public des enfants, qui a également été sollicité à travers une enquête, a lui aussi été très réceptif à la visite. 96,2% d’entre eux pensent ainsi avoir appris quelque chose sur les aveugles au cours de l’exposition et 52,7% ont désormais, suite à l’expérience de Dialogue dans le noir, envie d’aller aider un non-voyant lorsqu’ils en croiseront un. Une courte étude a enfin été effectuée auprès des visiteurs allemands du Vaisseau, pour lesquels les conclusions ne diffèrent pas de celles des visiteurs français. Quel que soit le type de public, les réactions des visiteurs semblent donc les mêmes.

 

Plus d’informations :

Dialogue dans le noir au Vaisseau : www.dialoguedanslenoir.com

Dialogue dans le noir – concept : http://www.dialog-im-dunkeln.de/

Mémoire de Master de communication internationale de Perrine Gaillet, Université marc Bloch – Strasbourg II, disponible sur simple demande auprès de : perrine.gaillet@yahoo.fr



[1] Florence Belaën, « L’immersion dans les musées de science : médiation ou séduction ? », in Serge Chaumier (dir.), Du musée au parc d’attraction, Culture et Musées, n°5, 2005.

Publié dans Thème : Espace

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